" Un portrait hante mon enfance " Pierrette Fleutiaux
Pour le photographe J.S. Cartier
Ce texte est reproduit dans le catalogue Mai de la Photo, 1993, qui reprend quelques photos de l'exposition du Centre Saint-Exupéry consacrées au travail de J.S. Cartier sur les traces de la Grande Guerre.
Il est également reproduit en partie sur la page 4 du livre de J.S. Cartier:
Traces de la Grande Guerre, les vestiges oubliés de la mer du Nord à la Suisse ", édition bilingue, Marval, 1994

Mai de la Photo
Reims, 1993
Le Mai de la Photo est une Action Phare de l'Association Photographique Priorité Ouveture, co-produite par la ville de REIMS et soutenue par de nombreux partenaires.
Le Centre SAINT-EXUPERY participe au Festival du MAI DE LA PHOTO en accueillant J.S. CARTIER. Ce photographe, né à Paris de parents français, partit aux Etats-Unis dans les années cinquante. Il revient en Europe pour étudier la peinture à la Ruskin School of Art d'Oxford, puis retourna à New York pour se consacrer à la peinture jusqu'aux années 70, époque où il commença sa carrière de photographe. Il organisa aussi une série d'expositions visant à faire connaître les jeunes photographes français aux Etats-Unis.
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L'ensemble du front de 1914-18, de la mer du Nord à la frontière suisse, photographié par CARTIER, constitue le thème de ses photos exposées au Centre Saint-Exupéry.


Dans le catalogue du MAI DE LA PHOTO 1993, l'écrivain Pierrette Fleutiaux lui rend hommage.
Voir texte ci-dessous" Un portrait hante mon enfance ", et photo Sélection Priorité Ouverture

 
 

Un portrait hante mon enfance

C'est à la ferme chez mes grands parents. Il n'y a pas d'autre portrait dans toute la maison, hormis celui ci. Il est accroché juste devant mon lit et tous les soirs avant de m'endormir je l'interroge. Je voudrais que ses yeux se tournent vers moi, mais son regard reste fixé dans le lointain comme s'il scrutait une sorte de brouillard indéchiffrable.
Le visage est celui d'un tout jeune homme un peu flou pâli par le temps. Le cadre est de bois sombre, surmonté de deux larmes d'argent. Je suis une petite fille, je rêve que le jeune homme est mon fiancé.
Un jour je pose des questions. Mais les visages s'assombrissent. " Allons, ce n'est pas pour toi, ces choses... ", me dit on et il me semble avoir touché un secret monstrueux.
Aujourd'hui ce jeune homme a l'âge de mon fils et je sais qui il est. C'était un cousin mort aux Eparges au début de la guerre qui, comme beaucoup de jeunes paysans, avait été envoyé en première ligne après une brève période d'instruction. Presque aussitôt, un éclat d'obus lui avait arraché le ventre.
Le portrait est resté au mur, mais le silence est tombé sur les générations suivantes. De cette mort personne ne pouvait faire le deuil, comme si elle ne relevait pas de l'humain. Il habitait une planète interdite, semée de cratères noirs qui 1e condamnaient à une solitude infinie.
J. S. CARTIER est de ceux qui ne supportent pas cette solitude, qui s'acharnent à en lever le secret. Sa femme Anna et lui ont arpenté ces terres maudites où l'homme s'est assassiné lui même. Ils ont su retrouver les cicatrices du sol, les photographier, attentifs aux échos lointains d'une douleur oubliée.
Et moi aujourd'hui il me semble reconnaître ces champs bizarrement alvéolés, ces trous silencieux sur les parois desquels pendent la chevelure des racines, les yeux morts des casemates. C'est le paysage que dans son cadre sombre scrutait le regard du portrait, le regard du jeune homme qui allait mourir.
Dans cette guerre des milliers d'hommes ont été comme lui, écrabouillés dans la terre. De ce crime énorme n'y aurait il plus trace ? Le temps a opéré ses nivellements, la quête est désespérante. C'est un rien parfois, que nul autre ne verrait : une ferraille qui dépasse, une couleur suspecte, une bribe, un relief différent. Mais CARTIER sait. Ici ce sont des graffiti de soldats dans des abris caverneux ; ailleurs, des obus, des fils de fer barbelés, des sinuosités qui cachent des tranchées, des décombres.
Dans ces images, ces pauvres restes semblent se redresser de la terre comme si une dignité leur était redonnée. Etranges fantômes qui étreignent le coeur, commandent le respect. Par la douceur de l'herbe et le calme des arbres, ils imposent une présence presque insoutenable.
Le travail de J. S.CARTIER, sa recherche de la précision ne peut pas nous faire oublier l'artiste qu'il est. En ce sens, il ne s'agit pas d'un inventaire mais bien d'une création, l'expression de la compassion d'un regard humain sur la souffrance passée des hommes, souffrance sans cesse recommencée.

 

 
 

Photo J.S. Cartier

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