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Un portrait hante mon enfance
C'est à la ferme chez mes grands parents. Il n'y a pas d'autre
portrait dans toute la maison, hormis celui ci. Il est accroché
juste devant mon lit et tous les soirs avant de m'endormir je l'interroge.
Je voudrais que ses yeux se tournent vers moi, mais son regard reste fixé
dans le lointain comme s'il scrutait une sorte de brouillard indéchiffrable.
Le visage est celui d'un tout jeune homme un peu flou pâli par le
temps. Le cadre est de bois sombre, surmonté de deux larmes d'argent.
Je suis une petite fille, je rêve que le jeune homme est mon fiancé.
Un jour je pose des questions. Mais les visages s'assombrissent. "
Allons, ce n'est pas pour toi, ces choses... ", me dit on et il me
semble avoir touché un secret monstrueux.
Aujourd'hui ce jeune homme a l'âge de mon fils et je sais qui il
est. C'était un cousin mort aux Eparges au début de la guerre
qui, comme beaucoup de jeunes paysans, avait été envoyé
en première ligne après une brève période
d'instruction. Presque aussitôt, un éclat d'obus lui avait
arraché le ventre.
Le portrait est resté au mur, mais le silence est tombé
sur les générations suivantes. De cette mort personne ne
pouvait faire le deuil, comme si elle ne relevait pas de l'humain. Il
habitait une planète interdite, semée de cratères
noirs qui 1e condamnaient à une solitude infinie.
J. S. CARTIER est de ceux qui ne supportent pas cette solitude, qui s'acharnent
à en lever le secret. Sa femme Anna et lui ont arpenté ces
terres maudites où l'homme s'est assassiné lui même.
Ils ont su retrouver les cicatrices du sol, les photographier, attentifs
aux échos lointains d'une douleur oubliée.
Et moi aujourd'hui il me semble reconnaître ces champs bizarrement
alvéolés, ces trous silencieux sur les parois desquels pendent
la chevelure des racines, les yeux morts des casemates. C'est le paysage
que dans son cadre sombre scrutait le regard du portrait, le regard du
jeune homme qui allait mourir.
Dans cette guerre des milliers d'hommes ont été comme lui,
écrabouillés dans la terre. De ce crime énorme n'y
aurait il plus trace ? Le temps a opéré ses nivellements,
la quête est désespérante. C'est un rien parfois,
que nul autre ne verrait : une ferraille qui dépasse, une couleur
suspecte, une bribe, un relief différent. Mais CARTIER sait. Ici
ce sont des graffiti de soldats dans des abris caverneux ; ailleurs, des
obus, des fils de fer barbelés, des sinuosités qui cachent
des tranchées, des décombres.
Dans ces images, ces pauvres restes semblent se redresser de la terre
comme si une dignité leur était redonnée. Etranges
fantômes qui étreignent le coeur, commandent le respect.
Par la douceur de l'herbe et le calme des arbres, ils imposent une présence
presque insoutenable.
Le travail de J. S.CARTIER, sa recherche de la précision ne peut
pas nous faire oublier l'artiste qu'il est. En ce sens, il ne s'agit pas
d'un inventaire mais bien d'une création, l'expression de la compassion
d'un regard humain sur la souffrance passée des hommes, souffrance
sans cesse recommencée.
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