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QUITTER L'ÉTOUFFANT APPARTEMENT:
LANGUE, PAYS, FAMILLE, CONTRAINTES, ETC.
Résumé : ce texte reproduit, sans
coupures ni censures, l'échange épistolaire qui a eu lieu
entre le coordinateur de ce numéro des ÉLA et l'écrivain
Pierrette Fleutiaux au sujet du rapport de cette dernière aux langues
étrangères, notamment à l'anglais. Cet échange,
qui n'a pas peur de courir le risque d'un certain exhibitionnisme, a été
conçu comme un exercice pratique de compréhension de la
place de la langue étrangère en tant que lieu de transfert
où quelque chose de l'autre cherche à se dire.
Chère madame,
Il y a quelques années, en feuilletant un cahier
littéraire, que le journal Le Monde (24 09 97) dédiait
au centenaire de la naissance de Louis Aragon, je suis tombé sur
une brève interview où vous répondiez, entre autres,
à cette question : " À quel moment de votre
vie et par quel livre avez vous découvert Aragon ? ".
Je commençais à l'époque à m'intéresser
aux rapports entre apprentissage des langues et inconscient et votre réponse
à la question ci dessus m'a énormément intéressé.
La voici :
" J'ai "découvert" Aragon d'une manière
qui m'en a éloignée pour de nombreuses années. J'ai
vingt trois ans, je passe l'agrégation d'anglais. Epreuve de thème :
un passage extrait du roman Les Beaux Quartiers. S'y trouve l'intérieur
d'un appartement bourgeois de Paris. Cet appartement est rempli de meubles,
de rideaux, de souvenirs. Des objets, rien que des objets... Ces objets,
bien sûr ont un sens, traduisent des rapports sociaux et familiaux,
et leur description minutieuse s'inscrit dans une vision politique. Mais
je ne vois rien. D'emblée j'étouffe dans cet appartement
de fiction. Un brouillage affectif m'empêche de penser clairement,
j'ai envie de quitter ma table, d'abandonner l'épreuve, d'abandonner
tout.
Que se passe t il ? Il se passe que si j'ai fait des études de
langue étrangère, c'est justement avec l'espoir de quitter
l'étouffant appartement (langue, pays, famille, contraintes, etc.).
Or ce texte m'y replonge avec une force quasi symbolique et d'autant plus
violente que je ne suis pas en mesure à l'époque de la comprendre,
je reste, cependant. Je reste et je travaille dans une confusion mauvaise,
les yeux piqués de larmes ".
Vous en souveniez vous ? Si je vous écris, c'est parce que
je suis en train de préparer un numéro de la revue Études
de Linguistique Appliquée dont le sujet sera quelque chose
comme " la langue étrangère en tant que lieu d'émergence
de l'inconscient ", et que je voudrais vous inviter à
y participer pour témoigner de votre expérience.
Ce n'est pas un discours savant que j'attendrais de votre part, mais un
vécu, un récit de ce mystérieux rapport que vous
aviez avec l'anglais et peut être avec d'autres langues étrangères.
Qu'est ce que cela a représenté pour vous d'apprendre l'anglais ?
Qu'est ce que vous fuyiez vraiment en fuyant l'étouffant appartement
que votre langue et culture maternelles représentaient pour vous ?
Quel rôle continue à avoir pour vous l'anglais et les langues
étrangères ?
Voici donc le sens de ce courrier que je vous adresse avec l'espoir d'obtenir
une réponse de votre part.
En attendant cela, je vous prie, chère madame, de
croire à l'expression de mes sentiments distingués.
Salutations très cordiales.
José Luis Atienza
Cher José Luis Atienza,
Comme c'est étrange que quelques lignes écrites
il y a des années aient pu créer un écho qui me revienne
ainsi... Je vais faire mon possible pour répondre à votre
demande au sujet " la langue étrangère en tant
que lieu d'émergence de l'inconscient ", que je trouve
passionnant et à l'avance je me réjouis d'en lire les différents
articles. Il m'arrive régulièrement de réfléchir
à la faute d'orthographe comme faille dans la langue par où
file l'inconscient, c'est un autre sujet... mais il y a des points communs.
Avez vous lu Nord perdu de Nancy Huston, chez Actes Sud ?
Une grande partie du livre tourne autour du problème de Nancy avec
l'anglais, langue de son Canada d'origine, de la mère, des grandes
plaines etc.., et le français, langue choisie, de la ville, de
la culture, de l'amour etc.
Votre suggestion est une bonne occasion pour m'y mettre à penser,
à mon tour. Penser à ma façon, c'est à dire
que je ne me sens pas compétente et que je n'ai pas les compétences
pour produire une analyse savante, je ne peux faire que quelque chose
de personnel, avec le contexte de ma vie et de mes romans. Cela ira-t-il ?
À bientôt donc, et merci de votre proposition.
Pierrette Fleutiaux.
Chère amie,
merci de votre prompte et positive réponse.
" Quelque chose de personnel, avec le contexte
de ma vie et de mes romans ", c'est justement ce que j'attends
de vous.
Je voudrais profiter de ce courrier pour vous remercier d'avoir écrit
Des phrases courtes, ma chérie. Sans doute les femmes doivent
y trouver des choses qui m'échappent nécessairement, mais
le sujet est au fond universel comme l'est votre écriture :
moderne et classique, en même temps, discrète et exhibitionniste
(dans le meilleur sens du mot) à la fois, franche et rentrée
dans le même mouvement... J'ai bien remarqué les deux ou
trois références que vous y faites à la langue (p.
127 129). Au sujet de ce que vous dites page 129 (" On ne devine
pas ce que c'est, ce hissement perpétuel, chez ceux qui portent
au cur de leur chair une langue d'enfance qui est une langue méprisée ")
j'ai pensé au très beau livre du psychanalyste Jacques Sibony,
Entre deux, plus précisément au chapitre dédié
à l'entre deux linguistique. Je suis certain que vous aimeriez.
Salutations très cordiales.
José Luis Atienza
Cher José Luis Atienza,
réfléchissant au sujet dont vous m'avez parlé,
l'inconscient et la langue étrangère, j'ai écrit
plusieurs pages sur le rapport assez compliqué que j'entretiens
avec la première langue étrangère que j'ai apprise,
la seule que je parle à peu près couramment, l'anglais.
Mais je n'étais pas satisfaite. Il y avait quelque chose que je
n'arrivais pas à atteindre.
C'est alors que m'est revenu un souvenir très ancien. C'était
un de ces chocs qui se produisent dans l'enfance, et il avait trait aux
langues étrangères.
Voici qu'un jour j'apprends qu'il y a des gens sur terre (par groupes
très nombreux) qui ne parlent pas " normalement ",
qui ne parlent pas comme nous. C'était déjà dur à
avaler, c'était une sacrée surprise. Mais la suite allait
être encore plus dure, si dure que, même aujourd'hui, des
dizaines d'années plus tard, je n'ai pas réussi à
l'avaler tout à fait. Bon, me suis je dit après la première
révélation, ce ne doit pas être si compliqué.
Une simple question d'ajustement, c'est tout. Ne pouvant imaginer l'étendue
de cette variabilité linguistique dont je venais d'appréhender
l'existence, mon esprit, spontanément, s'était mis à
fabriquer une solution. Cela se passait dans le domaine instinctif de
la survie, la survie d'une cohérence dans laquelle s'était
construit mon nid premier, la survie donc de ma sécurité
enfantine. C'est une histoire bizarre, l'expliquer clairement en détruit
nécessairement la force d'impact, l'évidence immédiate
qu'elle eut à l'époque. Une histoire que mon esprit inventa
d'un coup, qui se présenta quasiment toute faite, comme une formation
de l'inconscient, et que je vais reconstruire de manière tout artificielle,
avec le regard et les mots d'aujourd'hui, et en vous demandant un peu
de patience.
Voici donc ce que je me figurai (instantanément, je le répète,
sans réflexion ni recherche) : à chaque lettre de chaque
mot (de nos " mots " à nous bien sûr)
correspond une autre lettre, selon un code d'appariement particulier à
chaque langue. Un simple remue ménage des 26 lettres de l'alphabet,
et voilà, le travail est fait, on parle la langue étrangère.
Système de permutation interne pas si compliqué que ça.
Bizarre, fastidieux, mais amusant peut être.
En somme, " on " avait distribué le paquet
de 26 lettres à chaque équipe d'étrangers et chacun
s'était arrangé à sa façon. Explication plausible,
pas trop dérangeante en fin de compte. Cela se passait un peu comme
avec les cartes, pour ce que j'en savais. Il y a toujours les mêmes
36 cartes, mais on peut les combiner selon des règles différentes
pour jouer à toutes sortes de jeux.
Notez bien, j'acceptais une combinatoire différente des 26 lettres
de l'alphabet, mais je ne remettais pas en question ces 26 lettres, ni
a fortiori les lettres elles-mêmes, c'était le socle donné
d'avance (par qui ? par Dieu, bien sûr), le même pour
tous. Je ne remettais pas en question non plus la morphologie générale
des nouvelles langues ainsi constituées : en chacun de leurs
segments, les phrases se calquaient exactement sur les nôtres, ou,
si l'on veut, les unes sur les autres. Je le rappelle, dans ma méthodologie
linguistique, seul l'ordre des lettres changeait. Il y avait donc cet
autre socle donné d'avance (par qui ? par Dieu toujours, pardi) :
un patron linguistique immuable, qu'avec les 26 lettres maternelles et
divines chaque langue étrangère habillait à sa façon.
Le socle, c'est important, ça ne peut se remettre en question,
par définition. Donc : nos 26 lettres, déjà
bien connues, et notre langue à nous, servant de patron à
toutes les autres. Mon nid d'enfant tenait bien dans ses branches. D'accord,
il y avait d'autres nids, mais copiés sur le mien. Pour l'instant,
rien de trop ravageur Se trouvait ainsi fort bien rattrapée, me
semblait il, la bourde initiale qui avait donné lieu à l'existence
des langues étrangères. Je n'en étais, hélas,
qu'à ma première révélation.
Un peu irritant, tout de même, cette histoire de code d'appariement
des lettres. Irritant, vu le travail déjà fourni. Les lettres
et leurs combinaisons telles qu'elles se pratiquent " normalement ",
c'est à dire en français si vous y tenez (mais cette qualification
ne surgissait même pas dans mon esprit, puisque j'étais dedans,
totalement, dans le français), je venais d'y consacrer plusieurs
années de ma vie : grande section de maternelle, CE1, CE2,
CM1, etc., beaucoup d'efforts déjà.
C'était donc une belle concession à ces fantasques étrangers
que d'apprendre leur code à eux et de recaler toutes les lettres
en fonction !
Ce code était mon idée du dictionnaire bilingue, un dictionnaire
tout plat : une seule double page, 26 lettres à gauche pour
le français, leur équivalent à droite pour la langue
étrangère, et après que chacun se débrouille.
Allez les enfants, chantons en chur " a pour v ",
" b pour g ", faites vos lignes, récitez.,
j'entendais déjà la maîtresse déployer ses
gentilles séductions pédagogiques.
Seulement j'étais décidée à la devancer J'étais
une enfant formidablement sérieuse et responsable. Les pays du
monde comptaient sur moi pour se comprendre, j'allais m'y coller sur le
champ. Et toute seule de plus, pour épater qui de droit et mon
cousin surtout, à peine plus âgé, mais qui avait déjà
voyagé dans ces fameux pays où on parlait étranger.
Donc, voyons le dictionnaire. Pas le dictionnaire des " explications ",
mais celui des " transcriptions ".
Si le dictionnaire bilingue était nécessairement tout plat,
le dictionnaire multilingue global devait être, lui, beaucoup plus
épais, aussi épais de pages qu'il y avait de langues. Une
à gauche avec 26 lettres en ordre normal et une à droite
avec 26 lettres dans un autre ordre pour une autre langue, et ainsi de
suite, avec aussi quelques pages supplémentaires pour des exemples.
Je comptais sur ces pages supplémentaires pour choisir ma première
langue étrangère : si les mots donnés en exemple
faisaient joli, ce serait celle-ci. Je la choisirais en fonction de son
allure picturale, ensuite je passerais à d'autres. Jusqu'au bout
du monde. Pour venir à bout de ce monde, c'était ma mission.
Ce que j'ai découvert alors m'a horrifiée. M'a mise KO.
M'a fait plonger dans le mot " suicide ", mot noir,
essence de cauchemar, mot sans contenu, sans image d'action, épouvantable
en lui même.
Le mot " suicide " s'est présenté trois
fois dans mon enfance : suicide métaphysique (celui que je
viens d'évoquer), suicide pour cause de honte, toujours sans image
d'action (quelque punition reçue à l'école, inavouable)
et suicide sentimental (vers 14 ans, par amour déçu, et
presque suivi d'action, mais cette fois encore le mot a bien suffi à
l'horreur). Le dictionnaire était énorme, le dictionnaire
était plein de mots ahurissants, visiblement fabriqués sans
ordre ni méthode, le dictionnaire était une monstruosité.
Et ce n'était que le bilingue, le multilingue global n'existait
pas, ne pouvait exister.
Et voici ce qu'il me révélait, ce monstrueux dictionnaire :
il me révélait que pour chaque objet du monde, il fallait
apprendre un autre mot. La science linguistique ne se résolvait
pas en une simple transcription, lettre par lettre. Tout se disait radicalement
autre. Il n'y avait pas de code, la langue se chamboulait totalement d'un
pays à un autre, de la bouche des étrangers sortaient des
crapauds, ces crapauds n'avaient ni les mêmes lettres ni la même
longueur que les nôtres, c'étaient des " toads "
par exemple. Naturellement ce " toad ", personne n'aurait
pu le trouver tout seul à partir de " crapaud ".
" Toad " aurait dû être, par exemple,
" dsbqbve " (prononciation : déz'bé
kub'vé), en décalant d'une place chaque lettre de notre
crapaud dans l'alphabet. C'est cela que " toad " aurait
dû être dans un monde raisonnable. S'il fallait absolument
des langues différentes, il y avait là une solution acceptable,
donnant lieu à des mots d'aspect étrange, bien sûr,
mais bon, c'était justement cela une langue étrangère.
Difficile aujourd'hui de retrouver l'horreur qui s'est emparée
de moi. Ce fut ma révolution copernicienne, la fin de mon innocence,
le monde était un chaos, d'un pays à l'autre il fallait
le renommer entièrement, et ce monde était déjà
si vaste, la tâche déjà si longue dans une seule langue,
désormais l'in ni se profilait à mon horizon, aussi effrayant
que la nuit, empli de myriades de mots agglutinés en galaxies inaccessibles.
Cela signifiait que tout ce que j'avais appris à l'école,
cet alphabet de 26 lettres tel que notre langue l'avait organisé,
n'était qu'une minuscule partie du travail à fournir le
travail d'école durerait toute la vie, le travail d'école
était une galère sans fin, une tâche de Titan, de
Sisyphe (ces mots entendus à la maison, ponctués de lourds
soupirs, ah je les comprenais maintenant!), ma langue n'était pas
au centre, il n'y avait pas de centre, pas de socle, pas de raison, j'avais
perdu ma confiance dans le monde, ma confiance en Dieu (déjà
pas en si haute estime chez nous), j'étais effarée.
Sur un plan philosophique, je suis devenue adulte vers six ou sept ans,
avec ma découverte de la nature erratique des langues étrangères.
Les choses ont dû s'arranger un peu, avec l'apprentissage du latin
qui offrait quelques repères, une certaine rationalité limitée,
et puis on s'endurcit, n'est ce pas. Ensuite, vers l'âge de treize
ans, à la suite d'une de ces tempêtes enfantines grosse de
larmes, de révolte et de chagrin, et aussi de brusque et folle
témérité, je décide du type d'études
que je vais poursuivre et en fais part très officiellement à
mes parents : je vais étudier une langue étrangère
(donc l'anglais, la seule proposée dans notre lycée).
Parents consternés : l'anglais était ma matière
la plus faible. Alors pourquoi ?
Mon explication ordinaire est la suivante : désir de fuite,
quitter le cercle étroit de nos collines et l'étau des contraintes
familiales. Ciel, avion, hôtesse de l'air, anglais, cela faisait
une séquence cohérente qui offrait une première trouée
pour aller voir ailleurs si les enfants étaient plus libres et
la vie plus sucrée. Sans doute.
Je me dis aujourd'hui qu'il y avait bien plus que cela. Par la découverte
de la nature arbitraire des langues, j'avais eu la révélation
de l'arbitraire du monde. L'envers de la foi. Un gouffre ouvert sous la
langue maternelle, un gouffre au sein de la nature maternelle du monde,
et nous des enfants au sol incertain, aux parents fragiles, réfugiés
tous dans des nids instables, vagissant des paroles de vent, divisés
irrémédiablement, et passablement perdus dans un univers
qui ne nous parle, à la fin des fins, qu'une langue radicalement
étrangère.
Cette révélation par les langues, je l'ai ici décortiquée
par étapes, expliquée, " racontée ".
Sans doute s'est elle faite en un éclair, un " flash "
d'intense lucidité, comme il en arrive aux enfants, et qui n'a
cessé de réverbérer par la suite dans des couches
désormais plus organisées de la personnalité. Je
me suis lancée dans la langue étrangère comme j'aurais
pu me lancer dans l'astronomie, l'astrophysique, la microbiologie, la
génétique. Comme je l'aurais dû, s'il y en avait eu
la possibilité à mon époque dans mes circonstances,
ou plutôt l'idée de la possibilité, si j'avais su,
ou pu, ou osé, ainsi vont parfois mes ressassements.
Ce " flash " originel, je devine qu'il irradie toujours
derrière chacune des phrases que je prononce dans la langue étrangère,
qu'il est la cause d'un trouble qui parfois, sans prévenir, me
fait hésiter, ou bafouiller. Je crois qu'il y a là quelque
chose que je n'arrive pas à avaler, que je ne cesse de ronger au
bord des lèvres, comme l'enfant effarée que j'étais,
et d'où dérive tout le reste : le désir toujours
à vif pour les langues, les plaisirs et humiliations qu'elles me
causent, les conquêtes et abandons successifs, les défaillances
traîtresses de la mémoire, les incertitudes masquées
et les triomphes secrets, l'amère incompétence dont je me
fustige et la connaissance solide dont je m'enorgueillis. Défi
permanent, enjeu obscur, tout un cirque comme on dit, un cirque où
je suis à la fois le clown, l'équilibriste, le voltigeur
et le spectateur. Et où, tout de même, il y a beaucoup d'occasions
d'amusement, il faut le dire aussi. Mais...
P.F.
Chère amie,
merci du très beau texte que vous m'envoyez. Texte
beau et séduisant, mais qui me laisse sur ma soif. J'ai l'impression
que vous voilez des choses, inconsciemment sans doute, puisque ce sont
des choses qui n'arrivent pas à émerger à la conscience.
D'un côté vous dites que vous avez commencé par écrire
quelques pages qui ne vous ont pas satisfaite. Vous les avez gardées,
ces pages ? Parce que j'aurais aimé les lire (même si
elles ne sont pas susceptibles d'être rendues publiques) :
puisque la psychanalyse est un discours de soupçon, je tends à
imaginer que votre refus de continuer à travailler dans la direction
de ce premier jet recèle une " résistance ",
c'est à dire que par là vous refuseriez d'accepter de savoir
à propos d'une vérité trop parlante dans ces lignes
abandonnées.
D'un autre côté, votre précoce trouvaille de dictionnaire
plurilingue composé par combinatoire des 26 lettres de l'alphabet
français me fait penser au cas singulier de Louis Wolfson. Je ne
sais pas si vous connaissez ce personnage extraordinaire : il a écrit
en français (il est américain) un texte précédé
d'une belle introduction de Gilles Deleuze sous le titre Le schizo
et les langues, où il raconte son rapport à sa langue
maternelle, l'anglais. Pour fuir le pouvoir que sa mère avait sur
lui à travers cette langue il passe son temps à chercher
dans d'autres langues des mots qui pourraient remplacer les mots de l'anglais,
mais qui seraient le plus proche possible des sons des mots de celle ci.
Il invente donc une langue à lui, pour quitter sa mère sans
quitter sa langue maternelle. Ce n'est pas votre cas, je le sais, mais
ce que vous racontez dans votre texte pourrait, peut être, à
la lumière du témoignage de Wolfson, en être éclairé.
Enfin, toujours par rapport à votre texte, vous écrivez,
dans l'avant dernier paragraphe ceci : " Je me suis lancée
dans la langue étrangère comme j'aurais pu me lancer dans
l'astronomie, l'astrophysique,... " Vraiment ? Toujours
est il que vous avez choisi une langue et en plus une langue dans laquelle
" [vous n'étiez] pas bonne... ". Comme c'est
curieux, comme c'est bizarre !, pour le dire avec la formule d'un
des personnages de Ioneso. Parce que tout ce que vous dites dans le dernier
paragraphe semble indiquer que ce choix n'a pas été le fait
du hasard, ni de la logique rationnelle, mais de la logique libidinale.
Naturellement, celle-ci ne fonctionne point indépendamment du contexte
social, familial, scolaire, etc., mais tout de même. Ce qui est
intéressant c'est que, finalement, vous êtes devenue prof
d'anglais et pas d'une autre matière. Cela doit vouloir dire quelque
chose ! Entre autres, que les difficultés scolaires en anglais
devaient cacher un conflit : p.e., l'anglais était, peut être,
lieu de fuite..., mais de fuite interdite, ou, en tout cas, coupable.
Que s'est il passé après que vous ayez affiché votre
choix devant vos parents (ou devant votre mère) ? Ces difficultés
ont elles continué où se sont elles adoucies ?
Et puis il y a toujours votre réponse à la question (" Quand
et comment avez-vous rencontré Aragon ? ") posée
par Le Monde : votre angoisse devant le texte d'Aragon, vos
larmes, votre aveu : " c'est que si j'ai fait de l'anglais
c'est pour fuir l'étouffant appartement : langue, famille,
patrie... ". Comme c'est curieux, comme c'est bizarre... !
On vous questionne au sujet de rencontre et vous parlez de séparation.
Pourquoi, donc, aviez-vous besoin de quitter ce fameux appartement familial
et qu'avez vous trouvé, en échange, dans l'anglais ?
En quittant le français pour l'anglais vous vouliez quitter quoi
ou qui ? Et votre émotion en retrouvant le français
lors de votre concours est le symptôme de quelle volonté
de refus ? En lisant votre Des phrases courtes... il me semble
qu'il y a un rapport entre ce désir de l'anglais et votre relation
à votre mère... L'anglais vous permettrait il de faire des
phrases longues, c'est à dire de prendre la parole librement ?
Mais pourquoi ? Librement par rapport à quoi et à qui ?
Voilà, chère amie, quelques réactions
à votre texte. Je ne sais pas si ceci vous remue assez pour vous
donner l'envie de creuser encore un peu.... si vous avez le temps.
Salutations très cordiales
José Luis Atienza
Cher José Luis Atienza,
ouh ouh votre message en effet pousse aux grands remuements.
Procédons par ordre. Mon texte ne dit pas tout. Il y a de la résistance.
Bien sûr ! Comme je vous l'ai peut être déjà
dit, je ne suis pas très à l'aise dans l'élucidation
" théorique " des problèmes, peut être
par paresse, peut être par une certaine conformation psychologique,
peut être par prédisposition naturelle, ça doit bien
exister ça aussi, la prédisposition naturelle, même
si elle est aussi en partie culturelle. La " théorisation ",
la discussion pour le dire en termes simples, m'a toujours fait un peu
peur. Elle entraîne polémique, prise de position, etc. toutes
choses pour lesquelles je suis mal préparée. Je redoutais
beaucoup les querelles dans mon enfance, celles de mes parents bien sûr.
La porosité de mon psychisme (que je n'aime pas cette façon
de s'exprimer) me faisait, me fait toujours entrer dans les arguments
de chacun et ne laisse en moi qu'un champ de bataille. La fiction est
tout autre chose. Elle permet de faire entrer tous les points de vue,
ne demande pas des choix idéologiques, et s'il y a prise de position,
elle se fait à travers l'approche formelle, les personnages mis
en scène, bref à travers l'écriture. J'ai des certitudes
dans la fiction, dans l'écriture, je n'en ai aucune par ailleurs.
Ce qui nous amène à la résistance. J'ai fait une
psychanalyse (avec quelqu'un que m'avait recommandé Gilles Deleuze,
donc dans le sillage de l'antipsychiatrie), et elle m'a aidée à
vivre, dans l'immédiat, et à me débarrasser de certaines
pétrifications internes qui m'empêchaient de mener des relations
satisfaisantes. Néanmoins, ma façon de " creuser ",
on la trouve dans mes livres, et ce qu'il y a à trouver est aussi
dans mes livres. Il me semble que ce n'est pas à moi d'aller chercher
ce qu'il y a à " trouver ", dans l'environnement
familial, dans l'enfance etc. Tout est à lire dans mes livres,
et d'ailleurs j'ai l'impression que vous l'avez très bien " lu ".
Louis Wolfson. Je pense que j'ai dû lire ça à l'époque
où je lisais et fréquentais Deleuze. Mais ma façon
de lire ce genre de texte est particulière aussi. Je lis toute
théorie (ou critique ou essai) presque comme je lirais des romans,
je les parcours comme une expédition dans une forêt obscure,
y prenant ce que je sens confusément m'être utile.
Pour revenir au texte que je vous ai envoyé, n'oubliez pas que
c'est une reconstruction et explication a posteriori en langue adulte
de ce qui a été une sorte de révélation enfantine
non formulée explicitement, non réfléchie, une sorte
de fulguration sans doute vite oubliée.
Une logique libidinale. Sans doute. Mais ne pas oublier non plus le contexte
des années cinquante, dans une petite ville provinciale passablement
à l'écart. Mes profs d'anglais n'étaient guère
allés en Angleterre, leur prononciation, leur connaissance de la
langue parlée étaient bien relatives, nous traduisions beaucoup,
essentiellement Shakespeare, et quand j'ai enfin abordé la langue
pour de bon, en fac., c'était déjà un peu tard question
flexibilité de l'esprit. Je n'ai vraiment pénétré
cette langue qu'en vivant aux Etats Unis. Mais à Guéret,
à l'époque, la langue étrangère était
vraiment une bonne ligne de fuite, accessible à une fille comme
moi (ce que n'était pas l'astronomie etc. tous domaines qu'on n'imaginait
guère pour une fille, aliénation intérieure et situation
extérieure objective !).
Les raisons de la fuite en question : il me semble que j'en parle
suffisamment dans Des phrases courtes, ma chérie, non ?
Bon j'arrête là pour l'instant. Finalement
je vous renvoie la balle ! À bientôt.
Pierrette
Chère Pierrette,
en effet, vous me renvoyez la balle ! Et je ne sais
pas trop quoi en faire, sauf vous la renvoyer à mon tour, peut
être pour une dernière fois. Je vous donne ainsi l'opportunité
de dire le dernier mot ou, si vous le préférez, de poser
la dernière question, ou, plutôt, de poser, la dernière,
les questions qui vous sembleraient pertinentes. Au lecteur de s'en débattre.
Poser ou se poser des questions, n'est ce pas la meilleure et peut être
la seule manière éthique de répondre aux interrogations
qui sont à l'origine de la pensée, en particulier de la
pensée scientifique ?
Dans votre dernier texte, je trouve d'abord cette référence
à l'origine de votre peur de la " théorisation ",
de la polémique, de la prise de position et qui, par voie de conséquence,
expliquerait votre investissement du discours fictionnel : " la
porosité de [votre] psychisme ". Deux remarques me viennent
à l'esprit par rapport à ceci : d'un côté,
j'y trouve un encouragement au doute que j'avais émis dans mon
précédent courrier concernant votre affirmation au sujet
du manque de significabilité de votre élection de l'anglais
au lieu de " l'astronomie, l'astrophysique, la microbiologie,
la génétique ", domaines qui se marient mal avec
la fiction ; de l'autre et ceci va dans le même sens , le constat
que le choix d'une langue étrangère, et plus précisément
l'anglais, langue de communication universelle, peut être interprété
d'abord comme un tout premier choix fictionnel, dans ce sens que l'étrangeté
de cette langue serait le lieu d'un autre discours, irréel par
rapport au discours réel signifié par la langue maternelle.
Quelle meilleure fiction que celle désignée par la langue
étrangère ! Mais aussi, quelle meilleure manière
de laisser parler son propre réel (Lacan ne disait il pas que l'inconscient
était " le réel du sujet, en tant que troué " ?),
de le découvrir en même temps que de le couvrir, l'occulter,
qu'à travers et dans une langue étrangère ?
Dans un deuxième moment vous me renvoyez à vos livres où
les réponses aux questions que je vous posais devraient être
claires. C'est vrai que déplacement (métonymie) et condensation
(métaphore) sont pour les psychanalystes deux des ruses employées
par le sujet de l'inconscient pour ne pas se laisser avoir et que, partant,
les productions littéraires d'un auteur pourraient être considérées
comme des lieux d'émergence de l'inconscient. Marthe Robert, Charles
Mauron, Didier Anzieu, André Green entre autres ont pratiqué,
chacun à sa manière, comme l'avait fait déjà
Freud, le premier, la lecture psychanalytique des uvres littéraires.
Moi même je m'y suis un peu exercé il y a quelques années.
Je ne le ferai pas ici. Mais j'observe que dans votre Des phrases courtes...
vous laissez entendre que votre mère a appris le français
comme une véritable langue étrangère (sa langue maternelle
étant le " patois de son village ") :
" Apprendre le français, avant toute chose. C'était
la première porte de toutes celles qu'elle a dû forcer [...]
Pour pénétrer ce monde inconnu qui s'étendait au
delà de la campagne, il fallait d'abord en apprendre la langue "
(p. 128). En lisant ce texte je ne peux pas m'empêcher de penser
que c'est de vous même que vous parlez ici, par le truchement d'un
autre mécanisme de l'inconscient, la projection : le français
aurait été pour votre mère l'instrument qui lui a
permis de quitter son village natal, comme l'anglais a été
le levier dont vous avez eu besoin pour abandonner votre monde d'origine.
Y compris votre propre mère, mais d'une manière telle, dans
ce cas, que dans le même mouvement de fuite vous vous rapprochiez
d'elle en imitant sa démarche libératrice : une manière
de ne pas la quitter en la quittant. Et tout votre livre ne serait que
le récit de cet effort de votre part pour vous détacher
de cet attachement... ou pour vous faire pardonner votre détachement.
Alors, quand vous écrivez, en parlant toujours de votre mère,
cette phrase que je vous ai déjà signalée, " on
ne devine pas ce que c'est, ce hissement perpétuel, chez ceux qui
portent au cur de leur chair une langue d'enfance qui est une langue
méprisée " (p. 129), j'y lis un appel au lecteur
pour qu'il imagine l'effort que vous avez dû faire pour quitter
le français, langue que vous auriez, d'une certaine manière,
méprisée.
Bref, vous êtes partie dans la fiction une manière de quitter
le réel à travers une langue étrangère, et
vous retournez plus tard dans le réel, le français, mais
par le truchement de la fiction. Parcours exemplaire s'il y en a.
Voici donc, chère amie, quelques propos, un peu excessifs peut
être, en réaction à votre dernier courrier. À
vous de suivre pour clore ce dialogue public.
Amitiés
José Luis Atienza
Cher José Luis,
le choix d'une langue étrangère comme tout
premier choix fictionnel ? L'étrangeté de cette langue
comme lieu d'un autre discours, irréel par rapport au réel
signifié par la langue maternelle ?
Voilà qui me donne à réfléchir. Et notez bien
que dans mes choix fantasmatiques de " carrière "
figuraient essentiellement (figurent toujours) l'astronomie ou l'astrophysique.
Un souvenir qui revient. J'ai eu une amie, beaucoup plus jeune, qui après
avoir passé ou perdu plusieurs années à traîner
dans le métro avec des musiciens ambulants pour glaner quelques
sous a soudain décidé de devenir astronome. J'ai assisté
à sa soutenance de thèse à la Sorbonne, sur " Les
vents solaires ". Naturellement je n'ai rien compris (la syntaxe,
je la comprenais, mais le vocabulaire très spécialisé
semblait celui d'une langue étrangère d'où ne ressortaient
de temps à autre que quelques chiffres et petits mots de liaison
et bien sûr l'expression " vent solaire " qui
traversait le discours comme un grand vent, justement, enflammé,
lointain, mystérieux). Et pourtant, je garde de cette heure dans
une salle imposante où bien sûr je ne connaissais personne
en dehors de mon amie, un sentiment d'enchantement. Serait-ce (comme vous
le suggérez) que j'étais emportée, par ce souffle
des grands espaces de l'univers, très loin de la langue maternelle ?
Loin de la langue dans laquelle ma grand mère et ma mère
discutaient âprement du prix des ufs que la première
avait fourrés dans le sac de la seconde (toujours au moment du
départ, dans la cour de la ferme, tandis que mon père s'impatientait
et que je sentais poindre l'orage familial). De la langue dans laquelle
se querellaient parfois le soir mes parents, dans leur chambre (et comme
tout enfant je guettais les moindres modulations de ces querelles dont
j'exagérais sans doute l'importance réelle, mais qui très
réellement me mettaient dans une grande angoisse). De la langue
dans laquelle ma mère parlait de ses migraines, de ses problèmes
de " femme ", de mère, de fille, d'épouse,
toute cette féminité qui me cernait comme un marécage.
Et aussi de la langue dans laquelle il fallait faire ses devoirs, subir
les contraintes imposées par les maîtresses, apprendre l'orthographe,
avoir peur des mauvaises notes (j'étais enfant d'enseignant, cela
comptait !) et plus tard, étudier l'Histoire, cette absurde
et horrible matière pleine d'hommes en armes, de rois avides, de
sorcières brûlées, etc. La langue du " français "
enfin, c'est à dire cette matière où on devait " disserter ",
et je n'aimais pas disserter Et pour terminer la langue première,
celle de l'enfant apeurée, dépendante, puis de l'adolescente
très empêtrée... Donc, oui, la langue étrangère,
langue de libération...
Langue de la Libération aussi... Celles des Américains.
Et en voilà une autre histoire, surtout en ce moment (moment d'Histoire
qui me rend bien malheureuse).
Cher José Luis, votre dernière lettre a déposé
comme des ufs (pas les mêmes que ceux pré-cités !)
dans mon esprit, il faut que je leur laisse un temps de couvaison avant
d'élaborer davantage là dessus... Je suis une lente, lente
à tendre mon arc (mais rapide à décocher la flèche)
Ouh ouh ces métaphores ! Nous partons à Venise pour
une semaine, ma valise n'est pas faite, je dois vous quitter sinon ça
va barder.
Amitiés.
Pierrette.
Cher José Luis Atienza,
me revoici. L'avantage de Venise c'est qu'on y parle italien,
que l'italien je le comprends suffisamment pour me diriger, mais pas assez
pour suivre le journal télévisé, et donc pendant
une semaine j'ai échappé à cette fascination morbide
et douloureuse pour le feuilleton irakien (dans cette dernière
affaire et quoiqu'il y ait à en penser, je suis plutôt contente
que l'une des parties soit nommée comme " Washington "
et non pas New York).
On parle italien à Venise, et ça c'est aussi très
rigolo, parce que l'italien (que je n'ai pas étudié du tout)
c'est quand même de la famille latine, c'est comme aller chez une
petite cousine piquante et irrévérencieuse, une petite cousine
qui s'amuse à tout embrouiller et prononce d'une drôle de
façon, ce qui fait qu'on reconnaît et ne reconnaît
pas les mots familiers (les vrais, les français !), en tout
cas on a l'impression qu'elle se fiche de la grammaire et de l'orthographe,
c'est une délurée qui joue avec ce que vous ont appris les
maîtresses à l'école, et qui chantonne si joliment
dans ce français trituré à plaisir comme de la pâte
à modeler, c'est l'impression que me fait l'italien de Venise,
et vous comprenez, ça n'a rien à voir avec l'espagnol, dont
j'ai étudié les conjugaisons et déclinaisons, que
j'adore, mais qui, dans le genre cousine, m'intimiderait plutôt,
à cause de cela justement.
Bon, la langue étrangère, l'autre, celle que vous parlez
quasiment aussi bien que la vôtre. La langue étrangère
contre la langue maternelle. La seconde vous colle à la peau, c'est
vous, vous dans la fusion indistincte, vous baignez dans la langue maternelle
comme dans le liquide amniotique, elle est votre vision du monde, on est
dedans, on ne peut y échapper. Sauf et voici la littérature
qui entre enjeu sauf lorsque se présente un texte, un livre, un
poème qui fait de votre propre langue comme une langue nouvelle,
ni tout à fait autre ni tout à fait différente, à
la fois très étrange et très proche, ce que Deleuze
appelle la langue " mineure " au sein de la langue
majeure et qui est celle que se fait le grand écrivain, ce choc
là, Beckett pour moi. Déjà dit, non ? La langue
étrangère. Celle qui offre une autre vision du monde, de
soi, qui offre un autre soi, une autre peau de mots, un autre environnement,
une autre planète quasiment. La séduction de vivre à
New York : pouvoir passer d'une langue à l'autre. Avoir un
refuge à soi (le français), secret, intime, où se
replier loin de la langue dominante, et avoir un grand espace ouvert (l'anglais)
pour filer hors de soi quand nécessaire. Et le jeu. Le jeu perpétuel
avec l'entourage qui est dans la même situation linguistique que
vous. Deux langues, les sauts de l'une à l'autre, les glissements,
mélanges et superpositions, cache-cache, poursuites, trouvailles,
des surprises toujours, l'espace même du ludique. Ce qui n'empêche
pas que cet espace soit aussi souvent et peut être l'un va t il
avec l'autre, comme pour les enfants dans le jeu celui de l'inquiétude
permanente (le mot qui manque, l'incertitude soudaine sur la syntaxe,
sur l'accent de mot, de phrase etc.), tout cela qui vous renvoie encore
à la position de l'enfance, mais cette fois versant désagréable,
pas assez désagréable pour annuler le bonheur La langue
étrangère : la fuite, je l'ai assez dit, mais aussi
le doublement de soi même, un élargissement, et quel plus
grand élargissement de soi ce serait que de disposer de trois,
quatre langues ou plus encore !
La langue étrangère : séduction décuplée
lorsque l' " autre " parle aussi une autre langue.
Le roulement suave d'un accent égyptien au téléphone :
drogue irrésistible. L'amour ravi, l'amour sexe, il faut qu'il
y ait quelque part de la langue étrangère, entre ou autour,
niais ce serait encore une autre histoire à creuser. Et nous n'allons
pas nous lancer là dedans, n'est ce pas ?
Amitiés, Pierrette.
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