| |
En Octobre 1997, je suis partie à l'île de Pâques.
J'y ai fait un séjour de quelques semaines. Je ne suis pas partie
parce que j'avais dans l'idée d'écrire un livre. Ni non
plus parce que je souhaitais passer des vacances exotiques. J'ai seulement
éprouvé un désir impérieux, obsédant
: aller à l'île de Pâques.
Au cours des rencontres avec mes lecteurs, je m'entends souvent poser
la même question : Pourquoi avez-vous écrit ce roman ? Qu'est-ce
qui vous a donné l'idée de telle ou telle histoire, de tel
ou tel personnage? Autrement dit : d'où viennent les idées
des écrivains ? Pour les romanciers, les écrivains de fiction
comme on dit parfois, la question est embarrassante. Ils savent rarement
comment et où se présentera le prochain roman. Les idées
de roman sont partout, le monde grouille d'idées de roman, vous
avez sûrement dit ou entendu dire (votre voisin, votre mère,
votre belle-sur, n'importe qui) : " ça, ça ferait
un bon roman " ou bien " tu devrais écrire un roman là-dessus.
" Certes, mais cela marche rarement. Ce genre de réflexion,
si bien intentionnée soit-elle, peut même vous rendre assez
malheureux. L'écrivain à qui s'adresse cette phrase fatale
se sent soudain bien démuni. Eh oui, c'est vrai, il y a dans ce
qu'on vient de lui raconter une très bonne idée de roman,
comment donc se fait-il qu'il se sente incapable d'en tirer quelque chose
? Et l'interlocuteur continue avec enthousiasme, ajoutant souvent cette
autre réflexion : " si j'avais le temps, j'écrirais
un roman là-dessus ! " C'est en somme comme si l'écriture
d'un roman était la chose la plus facile du monde et que seul le
temps ou des activités plus sérieuses, plus pressantes,
retenaient tout un chacun d'en produire à volonté, et de
plus passionnants peut-être que ceux que vous écrivez d'ordinaire.
La chose la plus facile du monde pour tout un chacun, sauf pour vous,
l'écrivain, qui êtes justement supposé avoir fait
de l'écriture de roman votre spécialité, votre occupation
la plus constante, quasiment la raison de votre existence.
Le problème, c'est que cela ne se passe pas comme ça. Un
événement capital, qu'il se passe dans le monde en général
ou dans votre entourage immédiat, peut s'avérer totalement
improductif sur le plan romanesque. Un événement insignifiant
peut au contraire se révéler très fertile. Il n'y
a pas en somme de " bon sujet ". Situation inconfortable, on
le devine, mais à laquelle les romanciers sont habitués.
C'est qu'il faut bien autre chose qu'une circonstance extérieure,
si remarquable soit-elle, pour ouvrir les vannes au flot d'écriture.
Il faut que cette circonstance entre en résonnance avec ce qui
très anciennement et obscurément vous a constitué
comme personne. Il faut qu'elle rencontre un courant souterrain dont peut-être
vous ignoriez jusqu'à l'existence mais qui soudain va gonfler,
gronder ou chanter en vous, demander à venir au jour.
Il faut du désir, un désir secret tout aussi mystérieux
que le désir amoureux.
Donc j'ai eu ce désir d'aller à l'île de Pâques,
ce n'était guère le moment pour moi, à tout point
de vue, mais quand ce genre de désir se présente, on est
mystérieusement averti qu'il faut le suivre. Je pense souvent à
cette phrase de Samuel Beckett qui conclue si cocassement et tragiquement
un de ses courts textes où il raconte la navrante foirade d'une
rencontre de jeunesse avec une prostituée : " L'amour, ça
ne commande pas. ". Mon désir d'île de Pâques
ne se commandait pas.
C'était le printemps austral. Le printemps austral, il faut le
reconnaître, ressemble en tous points au printemps de nos pays.
Seulement il y a le mot " austral ", avec le mot austral, il
y a l'expression " hémisphère sud. " Pour l'enfant
qui vit toujours si puissamment chez tout écrivain, l'hémisphère
sud reste l'endroit où les gens marchent sur la tête. Bon
nombre des histoires qui m'ont impressionnée dans mon enfance se
passaient dans l'hémisphère sud. Par exemple, Les Enfants
du Capitaine Grant, de Jules Verne. Dans ce roman, les deux enfants, avec
l'aide d'un message à demi effacé découvert dans
une bouteille cherchent leur père sur toutes les mers du monde,
finissant par atteindre l'Australie et la Nouvelle-Zélande.
Donc avec ces trois mots-là, " austral, hémisphère
sud ", je n'étais pas du tout dans le domaine du tourisme,
des vacances, de la géographie, ni même d'ailleurs et bien
qu'il s'agisse de la célèbre île de Pâques,
dans le domaine de l'archéologie, ethnologie, palynologie etc.
Avec ces trois mots-là, j'entrais dans l'immense contrée
de la littérature, par un chemin détourné, obscur
à moi-même, et qui m'échauffait considérablement
la tête.
Je voudrais noter ceci. Les enfants du Capitaine Grant, franchement, ça
ne fait pas sérieux, et pendant ce temps, c'était en 1997,
il se passait des événements très graves, tout près
de moi en Europe. Non, ça ne fait pas sérieux, mais c'est
comme ça que ça se passe pour le romancier et s'il repousse
ce genre de chose parce que ça ne fait pas sérieux, c'est
qu'il n'est pas un romancier. Toutes proportions gardées, bien
entendu, une petite madeleine sucrée qu'on se souvient avoir mangée
quand on était un petit garçon, ça ne paraît
pas non plus une affaire vraiment digne d'un adulte, surtout dans un contexte
de bouleversement international. Qui aurait pensé que cela mènerait
à ce monument de La Recherche du Temps Perdu. Si l'un de vos amis
s'obsède sur le petit coucou d'une horloge suisse qu'il a regardé
quand il était encore en couche-culotte, ne vous fichez pas de
lui, on ne sait jamais, c'est peut-être un romancier
Je me suis alors souvenue de quelques phrases que j'avais dû lire
il y a longtemps, dans mon adolescence. Au début des années
soixante, on parlait beaucoup de l'île de Pâques. C'était
alors la grande énigme de la planète, l'île et ses
mystères était l'un des sujets favoris des magazines pour
jeunes, je revois confusément des dessins des fameuses statues,
des titres propres à enflammer l'imagination enfantine
En
tout cas, voici les phrases dont j'avais le souvenir : " Il est au
milieu du Grand Océan, dans une région où l'on ne
passe jamais, une île mystérieuse et isolée. Aucune
terre ne gît en son voisinage et, à plus de 800 lieues de
toutes parts, des immensités vides et mouvantes l'environnent.
Elle est plantée de hautes statues monstrueuses, uvres d'on
ne sait quelle race aujourd'hui dégénérée
ou disparue, et son passé demeure une énigme
J'y ai
abordé jadis, dans ma prime jeunesse, sur une frégate à
voile, par des journées de grands vents et de nuages obscurs. Il
m'en est resté le souvenir d'un pays à moitié fantastique,
d'une terre de rêve. "
La frégate à voile qui avait débarqué sur
cette île mystérieuse et isolée était la Flore.
C'était en 1872. L'île avait déjà été
découverte (un siècle et demi auparavant) et le passage
de ce navire n'aurait pas laissé de trace particulière s'il
n'avait eu à son bord un tout jeune aspirant plein de curiosité
et doté d'un grand talent littéraire : le futur Pierre Loti,
qui fut en France l'un des écrivains les plus populaires de la
fin du siècle dernier. Il écrivit un texte remarquable sur
son séjour dans l'île : Journal d'un aspirant de la Flore.
A signaler : ce texte fut écrit quelque 20 ans après son
passage dans l'île, à partir des notes qu'il avait prises
alors. On voit combien l'île avait dû le marquer puisqu'il
lui avait fallu y revenir par l'écriture si longtemps après.
Moi, je n'en suis pas étonnée.
Le jeune aspirant avait vingt ans lorsqu'il mit le pied sur l'île.
Malgré l'immense fossé culturel et linguistique, il se fit
aussitôt des copains parmi les adolescents de l'île et son
témoignage est capital pour les savants.
A signaler que pour Pierre Loti lui-même, l'excitation de ce voyage
tenait en grande partie à un mot : nuit. L'île de Pâques,
en langue indigène, se nomme Rapa Nui. Cela signifie " la
grande terre ". Il faut savoir que les habitants de l'île se
sont longtemps crus les seuls habitants de la planète, leur île
était donc la grande terre. Mais notre auteur ne le savait pas.
Il lisait et entendait le mot " nuit ". Dans son esprit, il
allait vers l'île de la nuit.
Ce n'était pas totalement injustifié.
L'île de Pâques, déjà à l'époque
de Pierre Loti, n'offrait pas du tout le type de paysage, luxuriant, idyllique,
qu'on attend d'une île polynésienne et que Bougainville avait
rendu célèbre dans ses récits de voyage. C'est un
rocher de lave volcanique. A l'époque de Loti, elle était
aride et dénudée, sans rivière et sans arbres. Elle
l'est encore dans une moindre mesure aujourd'hui. C'est une île
sombre. On devine que voyager vers l'île de la nuit, c'était
aussi voyager vers un territoire de l'imaginaire.
Pierre Loti n'était pas seulement un grand voyageur, il était
aussi un grand écrivain. Sans doute est-ce la raison pour laquelle
je n'avais pas oublié ces phrases et voici que des années
plus tard, par le fait d'une rencontre de hasard, elles étaient
entrées en effervescence dans ma tête.
A peine étais-je arrivée que d'autres mots se sont ajoutés
au chaudron de mots magiques, faisant bouillir en plus fort la potion
littéraire.
La " baie de Cook ", par exemple. Ou encore la " baie Lapérouse
".
James Cook, au cours de son deuxième voyage, a mouillé en
mars 1774 au large de l'île. Lui-même n'est pas descendu sur
le rivage. Il était malade, souffrait de constipation et on avait
dû lui sacrifier le chien d'un officier du bord, M. Forster, afin
de lui faire un bouillon que son estomac pût supporter. L'équipage
quant à lui souffrait de scorbut.
Le navire de Cook n'est resté que trois jours. L'île en effet
s'est révélée décevante pour des marins qui
y arrivaient dans un état physique très délabré.
Il n'y avait pas d'eau et pratiquement rien à manger. Dans son
journal, Cook déconseille aux futurs navigateurs qui croiseraient
dans les parages de faire le détour. " C'est une île
bonne à rien ", dit-il.
Néanmoins ce bref passage a dû suffisamment marquer les insulaires,
puisqu'ils ont donné le nom du célèbre navigateur
anglais à leur baie principale, celle devant laquelle se trouve
la capitale et unique village de l'île : Hanga Roa.
L'île de Pâques est située à 3700 kms environ
des côtes chiliennes et à 4050 kms de Tahiti. Elle n'est
sur aucune des grandes routes maritimes, c'est un point minuscule sur
l'Océan Pacifique, moins de 170 kms carrés, le lambeau de
terre habitée le plus isolé du monde. Son existence fut
ignorée jusqu'en 1722. Les géographes de l'époque
pensaient qu'il existait dans le Pacifique Sud un immense continent inconnu
qui devait faire contrepoids avec les terres de l'hémisphère
nord et ainsi assurer l'équilibre du globe. Le flibustier Edward
Davis disait avoir aperçu une terre dans ces parages en 1687. Donc
en 1722, un navire hollandais qui cherchait justement cette île
perdue de Davis, aperçut à l'horizon une côte basse
et rocheuse qui n'était marquée sur aucune carte. Le capitaine
s'appelait Jacob Roggeveen. Lorsqu'il s'approcha, il eut une surprise
encore plus grande. Il y avait des êtres humains sur cette île.
Mais il n'était pas au bout de son étonnement. Sur les rivages
se profilaient de colossales silhouettes, le dos tourné à
l'océan. Comme c'était le jour de Pâques, Roggeveen
donna à l'île le nom d'île de Pâques. On était
au début du 18ème siècle, les hommes qui vivaient
là encore à l'âge de pierre venaient d'avoir leur
premier contact avec le reste de l'humanité.
Depuis quand était-elle habitée ? Les dates varient selon
les auteurs. Bien que la plupart des mystères de l'île soient
aujourd'hui éclaircis, il reste cependant nombre d'incertitudes,
les datations entre autres. Dès qu'on commence à s'intéresser
aux travaux sur l'île de Pâques, on a l'impression d'avancer
en terrain mouvant. On croit avoir compris quelque chose et voici qu'un
autre spécialiste avance quelque chose de différent. Comme
si l'île se refusait, comme si elle défendait farouchement
un antique secret.
Jean-François Galoup de Lapérouse, le navigateur et
chroniqueur français, y débarqua en 1786. Par prudence,
il fit descendre ses hommes avec " un petit appareil guerrier ",
mais il leur recommanda formellement de n'en faire usage qu'en cas d'extrême
nécessité. Dans son journal, il écrit " Nous
ne désirions de ce peuple que la faculté de lui faire du
bien ". Cette courte visite marque le passage du dernier représentant
des navigateurs humanistes du siècle des Lumières. Après
lui, l'île va entrer dans une ère de ténèbres
et de mort.
Lapérouse n'y passa que 11 heures, mais y sema de nombreuses graines
et laissa des animaux domestiques. Les habitants donnèrent son
nom à une autre baie importante de l'île, celle où
autrefois venaient les tortues de mer et qu'on appelait pour cette raison
Hanga Hoonu, c'est-à-dire baie des tortues, aujourd'hui baie de
Lapérouse ou Bahia Laperouse.
Voici en gros les quelques faits réels que je connaissais.
A cela il faut ajouter l'extraordinaire fantasmagorie qui s'est créée
autour de l'île. L'île de Pâques pendant longtemps a
été un condensé de mystères, elle était
la plus grande énigme de la planète. Son peuplement d'abord
? D'où étaient venus ces gens ? La légende raconte
que le roi Hotu Matua débarqua sur la plage d'Anakena avec deux
pirogues chargée de tout son peuple, et les insulaires vous donnent
le nombre exact de générations écoulées depuis.
Mais comment avaient-il pu atteindre une île si immensément
isolée ? Venaient-ils des îles de la Polynésie et
en ce cas avaient-ils pu naviguer en remontant le vent sur des milliers
de kilomètres ? Ou, comme le soutient toujours l'archéologue
norvégien Thor Heyerdahl, étaient-ils des pré-Incas
venus des côtes de l'Amérique du Sud, en se laissant porter
par les courants et les alizés ?
Ensuite, les fameuses statues. Elles pèsent des tonnes, certaines
mesurent plus de 20 mètres de haut. Il y en a partout sur le pourtour
de l'île. Or la carrière d'où elles sont extraites
est à l'intérieur des terres. Comment des gens dénués
de tout, vivant sur une île sans cours d'eau et sans arbres, avaient-ils
pu non seulement détacher du volcan de tels monstres, mais encore
les descendre, les sculpter, les transporter, les redresser, les hisser
sur leurs plateformes et hisser encore sur leur tête les fameux
pukao, énormes cylindres de pierre rouge qui représentaient
peut-être les cheveux en toupet. Enfin il y a les tablettes Rongo
Rongo, tablettes de bois couvertes d'une sorte d'écriture hiéroglyphiques
en boustrophédon. Il en reste une vingtaine de nos jours et elles
sont encore indéchiffrées.
Il y avait là de quoi alimenter les délires les plus fous
et c'est ce qui s'est produit. On a raconté que des vaisseaux spatiaux
avaient débarqué là et que les statues étaient
l'uvre d'aliens faites à leur image. On a raconté
que l'île était l'épicentre d'un champ magnétique
puissant et que les statues se déplaçaient d'elles-mêmes
en marchant. On a raconté que les routes pavées qui s'enfoncent
dans l'océan étaient les restes de grandes voies de communication
d'un ancien continent effondré, d'une sorte d'Atlantide australe.
On trouve tout cela dans le livre de Louis Pauwels Le Matin des Magiciens
paru au début des années 60, livre dont on peut penser ce
qu'on veut, mais qui eut un grand retentissement à l'époque.
Ainsi à la réalité déjà extraordinaire
de cette île, s'ajoute un corpus de contes fabuleux aujourd'hui
dissipés, mais qui l'entourent encore d'une aura d'étrangeté.
Ainsi l'île chevauche toutes sortes de territoires puissamment
stimulants pour l'imaginaire :
le territoire du passé, celui des grandes explorations, à
ces époques où il y avait encore de grands blancs sur les
cartes du monde, où notre planète était aussi mystérieuse
et inconnue que la galaxie l'est pour nous aujourd'hui.
Elle chevauche aussi le territoire du cosmique, si je puis dire, puisque
on a fait d'elle le lieu d'élection de visiteurs venus des étoiles.
Elle fonctionne ainsi comme une sorte d'aimant pour les peurs ou les espoirs
d'une humanité aussi isolée dans l'univers que le fut l'île
de Pâques sur la planète terre.
Enfin elle chevauche le territoire du futur, paradigme de nos civilisations
modernes, boule de cristal pour l'avenir de l'humanité. On dit
en effet que la catastrophe écologique qui s'est abattue sur l'île
au 19ème siècle est peut-être celle qui guette notre
planète.
" Un pays à demi fantastique, une terre de rêve
". Ainsi la qualifiait Pierre Loti. Pour moi, elle est devenue un
lieu profondément romanesque, et j'entends par là quelque
chose de très sérieux. Placer des personnages, des gens
d'aujourd'hui, sur ce fragment de terre si prégnant, si chargé
de sens multiples, cela pouvait mener très loin. Mais je n'en étais
pas encore là lorsque j'ai pris mon billet d'avion pour Rapa Nui.
L'île en fait se visite assez facilement. Elle appartient depuis
1888 au Chili. Il y a depuis peu quatre passages d'avion par semaine,
à partir de Santiago ou de Papeete. On ne peut y acheter de terre
ou de maison, mais n'importe qui peut s'y rendre. Pour les voisins tahitiens,
c'est une villégiature de repos. En dehors de son unique village,
l'île est déserte.
Mais pour moi, elle n'était pas un lieu de tourisme. Pour qu'il
y ait tourisme, il faut un certain détachement. Le lieu à
visiter est là, vous êtes en face, vous ne vous mélangez
pas. Or l'île était en moi, elle avait pénétré
tous les recoins de mon imaginaire, elle était un lieu de l'écriture.
Ses rivages sombres se profilaient pour moi à travers l'écriture
de Cook, Lapérouse, Alfred Métraux, Thor Heyerdahl, Pierre
Loti et bien d'autres.
A cause de cela, sans doute, je ne pouvais me contenter d'un voyage touristique.
Je devais attendre autre chose de l'île, une sorte de révélation
intime, et alors il s'est passé des choses étranges. J'habitais
chez une famille pascuane, où j'étais plutôt choyée.
Et pourtant quelque chose n'allait pas. Toutes mes entreprises échouaient.
J'avais emmené un ordinateur portable tout neuf, pour communiquer
par courrier électronique avec les gens de chez moi. Comme pour
me paralyser et m'isoler, l'ordinateur est aussitôt tombé
en panne. J'avais acheté à l'aéroport un appareil
photo dernier modèle, pour ramener des vues de l'île et faire
un peu d'esbroufe auprès des amis. L'appareil photo est tombé
en panne.
Sachant l'île très petite, je pensais les déplacements
faciles. En fait le seul bon moyen de transport, ce sont les chevaux.
Mon cheval n'a jamais voulu m'obéir de façon satisfaisante.
A cause des liens avec Tahiti, je croyais que beaucoup de gens parlaient
français. En fait ils parlent le rapanui, la langue indigène,
et l'espagnol, la langue du pays auquel l'histoire les a annexés.
Je me suis aperçue que j'avais oublié mon peu d'espagnol.
Ainsi je me suis trouvée plus isolée que je ne l'avais jamais
été, étouffant pour cette île d'un désir
démesuré que je ne pouvais assouvir, quasiment paralysée
des jambes, de la langue, des yeux et de la main.
Cette île de Pâques est tout de même un étrange
endroit. Doublant son âpre surface volcanique, s'étend un
immense réseau de souterrains et de cavernes. Ce sont les anciennes
poches de gaz et les tunnels formés par l'écoulement de
la lave en fusion à l'époque où les volcans étaient
en activité. Ils ont servi de refuge aux populations quand venaient
les navires esclavagistes, chaque clan a encore sa caverne gardée
jalousement secrète.
De la même façon, doublant la population de l'île,
il y a une autre population invisible, les Aku aku. Ce sont les esprits
des morts. Les Pascuans, qui sont pourtant aujourd'hui de plein pied avec
la modernité de notre siècle, croient profondément
aux esprits.
Certainement j'étais sous l'emprise des esprits Aku aku. Ils me
voulaient quelque chose, je n'y croyais qu'à moitié, j'y
croyais un peu.
Et peut-être tout ce qui m'arrivait était-il ce qu'il fallait.
Si j'avais pu faire du tourisme comme il convient, qu'aurais-je pu écrire
? Le tourisme est une chose, l'écriture en est une autre. Je n'ai
jamais rien pu écrire sur les lieux que j'ai visités en
touriste. Je ne peux écrire que sur ce qui se mêle profondément
à ma vie.
J'ai assisté à New York à la conférence que
Jean-Paul Kauffmann a donnée sur son dernier livre La chambre noire
de Longwood, qui raconte la captivité de Napoléon à
l'île de Sainte Hélène. Jean-Paul Kauffmann a expliqué
quelque chose qui m'a particulièrement frappée. Il n'était
pas du tout parti dans l'île pour écrire un livre, juste
un article pour le magazine Géo. Mais lorsqu'il a pénétré
dans la maison de Longwood, il a été bouleversé par
une chose inattendue : l'odeur, l'odeur de l'enfermement, du confinement,
de la captivité, odeur qui sans doute réveillait brutalement
le souvenir de son propre enfermement lorsqu'il était otage. Et
il a su alors qu'il écrirait un livre et comment il l'écrirait.
Oui, ce livre sur Napoléon, c'est parti d'une odeur. Il m'a dit
combien cela paraissait étrange à ses auditoires ce début-là,
qui était aussi le début de sa conférence : l'odeur
Mais je comprends si bien cela, juste une odeur.
J'ai fini par comprendre ceci : entre moi et ce lieu du monde, il ne pouvait
y avoir qu'un seul chemin, celui de l'écriture romanesque.
Et pour trouver ce chemin de mon écriture vers l'île, il
m'a fallu passer par l'écriture des autres. Mon roman s'est soudain
dressé devant moi lorsqu'une première phrase m'est venue.
Cette phrase était la suivante : " Lorsque, le 9 avril 1786,
M. Lapérouse, commandant de la Boussole, débarqua dans la
baie des tortues qui porte aujourd'hui son nom, il prit soin de faire
semer des graines par M. de Langle, commandant de l'Astrolabe, tout au
long du chemin que celui-ci fit dans l'île. Dans la langue Rapanui
existe aujourd'hui le mot qui se prononce arrico et qui désigne
le même légume que nous nomons haricot
"
On connaît l'importance de la première phrase dans l'écriture
d'un roman. Lorsqu'on l'a trouvée, c'est qu'en fait tout le roman
est déjà là, il n'y a plus qu'à suivre, la
porte est ouverte, le filon est découvert.
Cette phrase déchirait enfin l'état d'hébétude
et d'impuissance dans lequel je me trouvais, m'ouvrait un paysage libre
comme l'océan, m'offrait un navire pour tracer mon sillage.
Pour l'anecdote, deux choses. Il y a dans cette phrase que j'ai lue
une erreur historique, que j'ai découverte bien avant de me lancer
dans le roman, mais qui justement m'en a ouvert la voie. Comme dans les
sciences, où il arrive qu'une erreur mène à une découverte
importante ! Il faut parfois faire confiance à ses erreurs, ses
errements. Je ne vous dis pas bien sûr ce qu'elle est.
Ensuite, cette phrase n'est pas celle qui est, dans le livre, la première.
En effet, j'avais souhaité débarquer mon lecteur directement,
pour ainsi dire, dans l'île, sans préambule ni explication.
Il se serait trouvé là en compagnie des quatre membres de
mon expédition, au pied d'un groupe de Moai, en plein milieu d'une
querelle concernant l'île et dont l'erreur que j'ai signalée
était la prémisse.
Mon éditeur a pensé que cela ne convenait pas. Il ne faut
pas dérouter le lecteur, qui a bien d'autres chats à fouetter
aujourd'hui que la littérature. Or mon projet relevait justement
du dé-routement. Rappelez-vous, l'île de Pâques n'est
sur aucune route maritime connue
" Il vaut mieux suivre l'ordre chronologique du déroulement
de l'histoire ", m'a-t-on dit. Soit. J'ai accepté. C'est que
j'avais vu autre chose qui allait aussi dans le sens de mon projet. Dans
tous les récits de ces grands voyages d'autrefois, qu'ils soient
réels ou de fiction, une bonne partie est consacrée à
la préparation du voyage. Les navires du 18ème siècle
partaient pour des expéditions qui duraient parfois jusqu'à
cinq ans, sur des océans inexplorés. Tout devait être
minutieusement prévu et agencé, les vivres, l'eau, les cordages
de rechange, que sais-je. Le matériel, c'était la survie.
Eh bien, mon expédition, qui par en l'an de grâce 1997, sur
un Boeing hautement sophistiqué de la compagnie LanChile, va faire
de même, et j'ai donc consacré mes premiers chapitres à
la genèse et l'élaboration du voyage.
Mes personnages sont, je l'ai dit, des gens d'aujourd'hui, à une
différence près : ils ont un modèle, un héros.
C'est Lapérouse, le grand navigateur et chroniqueur d'autrefois.
Lorsque je m'appuie sur l'écriture du passé, c'est comme
si je procédais à l'opération suivante : je détache
la tranche de présent que je souhaite examiner et la dépose
dans les immenses couloirs du temps comme dans une chambre d'échos.
La tranche de réel, qu'on a ainsi détachée du présent
immédiat, ce réel si difficile à appréhender,
ce présent si élusif, prend alors une toute autre dimension.
Les contes de fées, par exemple et, dans ce cas, les contes de
Perrault, m'ont permis ainsi d'approcher un sujet pour lequel je ne trouvais
pas d'instrument d'écriture adéquat. La situation de la
femme par rapport aux hommes, à elle-même, au pouvoir, à
la société etc
Rien que d'énumérer ces
choses m'ennuie déjà. On tombe dans le cliché ou
le témoignage journalistique ou l'écriture sociologique.
J'avais besoin d'un instrument d'écriture qui me permette de mettre
à jour une dimension de l'ordre ou du désordre du monde
d'une façon qui ait du sens pour moi. J'ai pris les contes de Perrault
et les ai totalement retournés. La femme adulte dans ces célèbres
contes n'a pas un rôle enviable. Soit elle est très effacée,
quelques lignes à peine dans le Petit Poucet, soit c'est une méchante,
la marâtre, la mauvaise mère. J'ai donné à
la femme adulte ce qui revient d'ordinaire au roi: pouvoir, amour et sagesse.
A partir de là, beaucoup de choses se découvrent et c'est
aussi très amusant de jouer avec le français du 17ème
siècle, les anachronismes etc
Le livre s'appelle Les Métamorphoses
de la Reine.
Une autre fois, j'ai eu recours aux contes, cette fois les contes
d'Andersen plutôt, de manière plus discrète, dans
un roman qui s'appelle Allons-nous être heureux ? Je voulais décrire
l'enfance croisée d'un petit français qui vit à New
York et rêve d'être américain, et d'une petite américaine
qui vit à Miami et en grandissant rêve d'aller en Europe.
Tout cela était très réaliste : tous ces petits détails
que beaucoup d'entre vous doivent bien connaître, ce que c'est qu'élever
un enfant dans un pays étranger, sa réintégration
ensuite dans son pays d'origine etc
Pour la fillette américaine
aussi, j'avais de première main toutes sortes de détails
réalistes. Mais recopier platement le réel, c'est ennuyeux
et surtout dénué de signification. Cette petite américaine
est d'abord très laide, trop grande, trop grands pieds, trop grande
bouche : un désastre dans une famille qui cultive avec ardeur le
rêve américain. Jusqu'à sa transformation à
l'âge de 15 ans, où cette laideur replacée par dans
le contexte qui convient se révèle une très grande
beauté. La jeune fille devient top model. En filigrane de cette
histoire assez banale finalement, on entend les échos d'un conte
ancien, celui du Vilain petit canard d'Andersen par ex. (mais il y en
a d'autres dans ce livre), et ces échos permettent de hisser l'histoire
et les personnages à un niveau où ils prennent une autre
dimension.
Dans L'Expédition, il m'a fallu me glisser dans la phrase de
Lapérouse, le rythme de cette phrase du 18ème siècle,
pour pouvoir simplement aborder mon roman. Disons, prendre appui sur le
fil de ces phrases, comme sur une rampe.
Il m'arrive encore aujourd'hui de me demander si le fait d'être
une femme ne m'impose pas encore une certaine timidité, la trace
d'une ancienne timidité devant l'Histoire, cette Histoire de mes
manuels scolaires où (à mon époque du moins) les
femmes semblaient n'avoir aucun rôle sérieux. Longtemps je
n'ai pu écrire de " véritable roman ", à
cause de cet empêchement secret. Mais ceci serait trop long à
explorer.
Donc quatre personnages d'aujourd'hui s'en vont en expédition au
bout du monde. Trois femmes et un homme. Parmi les trois femmes, il y
a Angèle Lapérierre, auteur connu de récits de voyages.
Elle sort tout juste du deuil d'un veuvage récent et s'attache
à sa nouvelle entreprise avec beaucoup de sérieux. Elle
s'adjoint une collaboratrice, la Professeur, Charlotte Delépine
de Langle, célibataire endurcie, 50 ans environ, d'une morale rigoureuse.
Comme dans les anciens voyages d'exploration, il y aura également
la figure du savant : dans ce rôle, Monica Martinière, très
jolie jeune femme un peu évaporée, chercheuse au Museum
d'histoire naturelle. Il faut aussi un homme à tout faire, régisseur,
secrétaire : ce sera Olivier Banks, 25 ans, qui s'ennuyait jusqu'alors
au guichet d'une banque et qui accepte avec enthousiasme de suivre le
trio. Il aurait fallu un photographe, un géographe, un archéologue,
un linguiste etc., mais on manque d'argent, et on part donc à quatre.
Se retrouve là une situation qui m'amuse et me stimule toujours
beaucoup : le renversement des rôles habituels. Ce sont les dames
qui sont les chefs, et le jeune homme qui est dans la position subalterne
(très heureux d'ailleurs dans ce rôle).
Au début ce sont des figures assez stéréotypées
des romans d'aventures : par ex. la figure de celle que j'appelle la Professeur,
on pense au Professeur Tournesol, au Professeur Paganel (Jules Verne),
à cet autre professeur dont j'ai oublié le nom dans le film
Jurassic Park. Mais le dé-routement dont j'ai parlé vient
assez vite. La puissance réelle de la vie, de l'émotion,
fait bientôt craquer de toutes parts ces stéréotypes
J'ai mis au féminin les titres donnés à mes dames.
Cela n'a pas été du goût de tout le monde. "
Mais c'est affreux ! " A l'oreille ? A l'oreille secrète que
l'esprit s'est construite selon les critères de son milieu ?
Je comprends l'objection mais ne peux " naturellement " la partager.
La Commandant, la Professeur, la Ministre, cela ne me gêne pas du
tout ! Cependant je ne suis pas non plus aussi évidemment habituée
à ce pourtant très " naturel " accord du titre
au sexe que, disons, les Québecois. La perception à l'ancienne
qui demeure en moi de la place de la femme dans la société
trouve une jubilation particulière à cette féminisation
des titres. Jubilation du parodique, de l'ironique. Une critique, québécoise
justement, m'a dit n'avoir remarqué ni ironie ni parodie en lisant
ce " la " que j'accole à mes titres féminins.
Pour cause ! Cela allait de soi pour elle.
Quel est le but de cette expédition ?
Dans le superbe roman de Melville, Moby Dick, les marins qui s'embarquent
à bord du Pequod savent qu'ils partent dans un but précis:
la chasse à la baleine, pour collecter l'huile de spermaceti. Mais
bien vite ils perçoivent, avec effroi que c'est bien autre chose
qui est en jeu. Et, à un certain moment du récit, le capitaine
Achab les réunit tous sur le pont et leur expose brutalement de
quoi il retourne. Ce qu'il cherche lui, c'est la Baleine Blanche, celle
qui lui a arraché sa jambe. Les marins frémissent, car ils
ont entendu parler de ce monstre, chacun a des histoires terrifiantes
à son sujet. Cependant le sombre magnétisme du capitaine
est si puissant que chacun se sent aussitôt personnellement impliqué
dans cette recherche.
On peut mettre ce qu'on veut derrière cette baleine blanche : le
combat de l'homme avec le mal, le combat de l'homme avec lui-même.
Ou tout simplement cette quête obstinée de l'homme pour saisir
ce qui le dépasse, son aspiration ou son angoisse devant le mystère
de l'univers.
Mes personnages donc sont partis quêter " le mystère
du monde ". Ni plus ni moins ! On comprendra vite qu'il ne s'agit
pas d'élucider cet énorme mystère, mais plutôt
de l'éprouver, de se le rappeler, de se frotter à lui.
Bien d'autres lieux sur terre peuvent permettre d'éprouver ce mystère.
Le désert par exemple. Mais l'île de Pâques est vraiment
un endroit unique. Lorsqu'on s'assoit le soir sur les rochers déchiquetés
de la baie de Cook, on voit cette ligne ininterrompue de l'horizon qui
marque la courbure de la terre, on perçoit l'immensité de
l'océan vide qui vous entoure de toutes parts, on perçoit
l'infinie petitesse de l'île, et si on lève les yeux, il
y a ce ciel gigantesque criblé de milliards d'étoiles, on
a véritablement le vertige. A tout instant, dans l'île, on
voit des gens se pétrifier et soudain s'absorber dans une contemplation
silencieuse de l'océan. On est ici à la frange extrême
du monde, après quoi il n'y a qu'un vide inhumain, un énorme
point d'interrogation
Mais il y a aussi l'histoire de l'île, une histoire affreusement
tragique. Le tournant le plus noir s'est produit en 1862. Plusieurs navires
flibustiers péruviens ont débarqué, à la recherche
d'esclaves pour travailler dans les mines de guano. Travail épouvantable
qui ne permettait guère qu'une survie de quelques mois. Ils ont
massacré tous ceux qui résistaient et ont réussi
à emmener 900 Pascuans, dont le roi, ses fils et ses prêtres,
c'est-à-dire justement ceux qui savaient lire les fameuses tablettes
Rongo Rongo. Grâce à la pression de l'évêque
de Tahiti, le Pérou a fini par les rapatrier. Mais il n'en restait
qu'une centaine, dont la plupart sont morts sur le bateau. Les 15 survivants
ont ramené avec eux sur l'île la tuberculose et la petite
vérole, qui ont fini par décimer ce qui restait des habitants.
Au début de ce siècle, il n'y avait plus que 113 personnes
sur l'île, des gens terrorisés, misérables.
Mais bien avant déjà, il s'était passé quelque
chose, d'autres événements tragiques sur lesquels les spécialistes
ne sont pas tous d'accord. Un jour, le travail des sculpteurs de statues
s'est arrêté. Cela a dû être très brutal.
Les statues sont restées telles quelles, en cours d'achèvement
ou de transport. Quant à celles qui occupaient si formidablement
les plates-formes du pourtour de l'île, elles ont été
abattues, cassées, elles gisent aujourd'hui au sol en tas informe.
L'amiral Dupetit-Thouars est le dernier Européen à avoir
vu les statues debout, en 1834. Qu'est-ce qui a causé l'effondrement
brutal de la vieille civilisation pascuane ? Que s'est-il passé
?
Il y a la légende de la guerre sans merci entre deux groupes, les
longues-oreilles et les courtes-oreilles. On a pensé aussi au surpeuplement,
l'île aurait compté jusqu'à 14 000 habitants, surpeuplement,
surexploitation des ressources, du bois en particulier, plus de bois,
plus de navires, plus de pêche au large etc. Le chercheur Michel
Orliac m'a dit qu'il pense plutôt à une catastrophe écologique
: El nino. Il suffit de trois ans de sécheresse sur une île
de ce type pour que la forêt disparaisse. Or les carotages pratiqués
dans les cratères des volcans nous apprennent qu'il y a eu des
arbres autrefois sur cette île pelée
Quoiqu'il en soit, le passé le plus lointain est tout proche dans
l'île : on marche littéralement partout sur des pétroglyphes,
toute l'île est un site archéologique à ciel ouvert
Et
on est aussi en pleine modernité. L'île se vante d'avoir
la piste d'atterrissage la plus longue du monde, construite par la NASA
en 1965 au cas où sa navette spatiale tomberait dans les environs
Il y a là, sur un territoire très réduit, et avec
une visibilité très forte, un condensé de tout ce
qui fait l'humanité. C'est un lieu poignant, envoûtant
L'île ne peut pas ne pas vous affecter et mes personnages vont être
rapidement dépassés par l'enjeu de leur quête.
Donc la Commandant tient un journal de bord dans lequel se glissent toutes
sortes d'histoires, celle que j'ai déjà racontée
sur Cook, mais aussi les amours de Lapérouse, le naufrage d'une
partie de son équipage dans la baie des Français, la révolte
des mutins de la Bounty et l'incroyable aventure du capitaine Bligh abandonné
sur une chaloupe, mais aussi l'épopée du jeune Heyerdahl
à bord du Kon Tiki, et aussi les aventures fictives, celles du
capitaine Achab, celles d'Arthur Gordon Pym dans le roman d'Edgar Poe
Tout ce qui arrive à mes personnages sur l'île est mesuré
à l'aune de ces aventures légendaires.
Don Quichotte femelle, Don Quichotte de l'époque des avions et
du tourisme de masse, la Commandant Angèle Lapérierre va
se trouver entraînée avec ses compagnons dans des rebondissements
imprévus.
Petit à petit les caractères ainsi frottés à
la pierre ponce, pour ainsi dire, se découvrent petit à
petit à eux-mêmes et aux autres. Les blessures secrètes
se dévoilent. Monica Martinière, si exubérante et
séductrice, qui a tous les amants qu'elle veut et n'en fait pas
mystère, finit par révéler ce qui fait sa détresse
intérieure.
Et ainsi, le livre se trouve abandonner le ton parodique, picaresque pour
s'approcher d'une vérité plus nue des êtres. Un autre
critique a parlé d'un " voyage intuitif et cosmique à
la croisée de deux infinis : le moi et la mer ". Bien sûr.
Certains membres de l'expédition n'y survivront pas. D'autres s'en
sortiront très bien, pas forcément ceux qu'on croit.
Et toujours il y a l'île, ses rivages déchiquetés,
le regard énigmatique de ses statues, le grondement incessant de
l'océan, la croix du Sud et la ceinture d'Orion la nuit dans le
ciel, et parfois sur la crête d'un volcan, un Pascuan à cheval,
cheveux relevés, tatouages et regard farouche
(Note : J'utilise pour Lapérouse l'orthographe qu'il s'était
lui-même choisie)
retour
|
|