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La tapisserie de la Reine Fleutiaux
Pierrette Fleutiaux n'a jamais été un écrivain
accommodant. Il est vrai qu'on ne peut pas être à la fois
visionnaire et débonnaire. Cela fait quinze ans, maintenant, que
cette femme au physique léonin et à la prose sauvage refuse
d'assujettir son inspiration aux habituels poncifs sentimentaux, aux anecdotes
de la vie quotidienne, aux conventions esthétiques de son époque.
A celle qui fut saluée, à ses débuts, par Julio Cortàzar,
on a prêté, faute de saisir son identité, d'augustes
paternités, de Poe à Kafka. En vain, car elle était
déjà ailleurs, pervertissant les contes de Perrault, avec
une gourmandise salace. Rebelle au réalisme, chasseuse d'absolu,
cette romancière factieuse braconne, solitaire et fauve, sur des
terres lointaines où des chauves souris s'emmêlent dans la
chevelure de jeunes filles rêveuses, où des hommes de fer
se substituent aux êtres de chair, où les couleurs des tableaux
ont des vertus cathartiques, où la femme de l'ogre est végétarienne
et Cendrillon un cow boy en Cadillac. Ce sont des livres où l'on
marche vite, pour fuir les villes, les familles, les évidences.
et retrouver les espaces infinis des rêves d'enfance.
II n'est peut être pas inutile de préciser que Pierrette
Fleutiaux est née en 1941 au cur du très vieux Massif
central, à Guéret où, la nuit, la légende
veut que les loups viennent lécher le pied des remparts et où,
le jour, la jeune fille farouche se promenait à cheval dans les
landes violettes de bruyères. Pour échapper à Guéret,
au " Chaminadour " de Jouhandeau. à
Pierrette Fleutiaux n'est pas accommodante, donc. La passion, selon elle,
ne lxw être que despotique, l'émotion prométhéenne.
L'amour ne vaut que s'il est élevé à la hauteur d'un
mythe. En d'autres temps, l'auteur de la Forteresse eût écru
des tragédies. Elle en prolonge aujourd'hui les règles et
les ambitions dans un roman de 820 pages où elle exalte la destinée
superbe et dramatique de deux enfants amants, Estelle et Dan, qui se demandent
comment " aiment les êtres qui ne sont pas frère et
saur ". Autour de ce jeune couple apparemment incestueux il sera
trop tard quand la vérité éclatera , l'écrivain
a disposé avec une science de démiurge tous les membres
de la famille Helleur : le père, Andrew, un avocat silencieux et
douloureux, la mère, Nicole, une blonde à la peau douce
comme un pétale de rose qui danse le Boléro de Ravel dans
un garage tendu de toile bleu ciel, et surtout Tirésia, tout de
noir vêtue, personnage tutélaire et emblématique qui
règne, aveugle, sur cette étrange maison de la province
française. " Mon frère et moi, dit Estelle, avons vécu
selon notre vérité, et notre père selon sa justice,
et Tirésia selon sa vision, et notre mère Nicole, la plus
frêle d'entre nous, selon ses rêves. " D'où viennent,
alors, toutes ces blessures mal cicatrisées, ces cauchemars récurrents,
ces silences de mort, ces mystères encagés ? De quel carnage,
de quelle guerre, sont issus ces adultes oublieux sous l'aile desquels
grandit et s'épanouit l'idylle d'Estelle et de Dan ? Le roman se
déroule comme une très longue tapisserie dont Pierrette
Fleutiaux serait la reine Mathilde, découvrant tous les replis
de la maison Helleur, révélant ses secrets sur le tard,
ses vérités et ses mensonges. Quand tous auront disparu,
seule demeurera Estelle, Antigone au coeur mort " servant les morts
" dans un couvent du Vercors, narratrice de cette geste magnifique,
jeune veuve d'un garçon de 23 ans qui était " venu
au monde pour dire mon nom afin que je ne sois plus seule " et dont
elle a volé le cercueil au cimetière pour le déposer
dans la grotte aux murs peints de leur enfance où ils se proclamaient
" éternels " .
Guéret, Paris, New York: ce roman shakespearien refait le pèlerinage
des vies de Pierrette Fleutiaux, réveille des amours ensevelies
sous un temps arrêté, obéit aux lois obscures de la
mémoire jusqu'à la naissance de la romancière, en
pleine occupation allemande où la province cache encore ses peurs
et ses secrets, dans des greniers mités, sous des pots de confiture
moisis, au fond de puits inexplorés. Et quand tombe le soir, il
y a dans les cuisines de la Creuse une odeur de refroidi, " cette
odeur des choses reprenant leur empire après l'éphémère
remue ménage des humains ".
De Mlle Rachel, glorieuse tragédienne qui incarna la Phèdre
de Racine et la Chimène de Corneille, Musset disait, en se pâmant:
" Elle ne déclame point, elle parle. Elle n'emploie, pour
toucher le spectateur, ni ces gestes de convention ni ces cris furieux
dont on abuse partout aujourd'hui. " Mlle Fleutiaux est la Rachel
du roman français contemporain.
Jérome Garcin
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