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Le pigeon et le voyageur
Longtemps les voyageurs ont été des marchands.
Puis ils sont devenus des marchandises : on les a alors appelés
des touristes. Marco Polo aboutit à Monsieur Perrichon, et leurs
fantômes hantent aujourd'hui les mêmes territoires. Lorsque
d'aventure ils se croisent sur les routes et sur les océans, ils
se reconnaissent au premier coup d'il : le touriste, c'est
l'autre.
Les deux grandes catégories de la circumnavigation contemporaine
se sont ainsi maintenues au prix d'une exclusion mutuelle, fallacieuse
mais nécessaire : le voyageur explore, le touriste circule.
Le voyageur découvre, le touriste déniche. Le voyageur écrit
sur le blanc des cartes d'état major, le touriste écrit
sur la partie gauche des cartes postales. Le voyageur est curieux, le
touriste est indiscret.
C'est à réconcilier ces deux principes hostiles que Pierrette
Fleutiaux s'est attachée, avec autant d'humour que de brio ethnographique
dans son roman L'Expédition. Le récit est composé
pour l'essentiel du journal d'Angèle Lapérierre, auteur
réputé de livres de voyage et dont le grand modèle
est le comte de La Pérouse, l'illustre navigateur qui, par le cap
Hom, l'île de Pâques et les îles Sandwich atteignit
l'Amérique avant de cingler vers l'Orient extrême. Le commandant
Angèle a décidé de monter une expédition sur
l'île de Pâques justement, possession chilienne où
il se propose de percer rien de moins que " le mystère
du monde ". Le problème, c'est que la fameuse énigme,
largement épuisée par tous les marchands d'intrigues cocotières,
de Pierre Loti à Thor Heyerdahl, est aujourd'hui aussi visitée
que les parcs d'attractions de Disneyland, et par les mêmes populations
d'espadrilles jetées dans le vieux monde par la société
des loisirs. Sur l'île, l'expédition Lapérierre, un
quarteron de choc formé de trois maîtresses femmes pour un
seul mâle subalterne, tombe nez à nez sur une autre équipe,
des cinéastes en train de filmer le mystère du monde.
C'est un scénario qui s'est souvent produit dans la corporation
mélangée des voyageurs : une équipe chasse l'autre.
La plupart des grandes ex péditions ont vécu sur la légende
ou dans le souvenir de celles qui les ont précédées.
Dumont d'Urville se fait un nom dans les traces de La Pérouse,
comme Stanley dans celles de Livingstone.
La nouveauté vient plutôt, dans le récit épique
et foisonnant de Pierrette Fleutiaux, des bousculades simultanées
et de la pluralité des genres auxquelles l'aventure donne lieu
désormais. Le Guide du routardet le Voyage de La Pérouse
voisinent sur le même rayon. L'auteur ne boude pas son plaisir.
Dans un monde où on ne peut plus poser le pied sur la Grande Muraille
sans qu'un Chinois vous demande des nouvelles de Vézelay, il est
réconfortant de constater qu'il y a encore des bonheurs pas tristes
du tout sous les tropiques.
Jean Louis Ezine
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