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Le nombril de la terre
C'est un pays à " moitié fantastique,
une terre de rêve ". Pierre Loti décrit ainsi l'île
de Pâques. Et c'est sous l'emprise de cette phrase qu'Angèle
Lapérierre, coutumière des récits de voyages, décide
d'aller au bout du monde. Il faudra une bonne centaine de pages pour qu'Angèle
accumule les témoignages fascinants de La Pérouse, de Cook
et de Heyerdahl qui nourrissent sa quête et pour qu'elle constitue
son équipe: " la " professeur Delépine,
austère, verrouillée, qui a corrigé dans sa vie 59
600 copies! Monica Martinière, naturaliste, beaucoup plus débridée,
exhibitionniste, iconoclaste et capricante, friande d'éphèbes
en forme. Banks, le régisseur, timide, perpétuellement amoureux,
muni de son Guide du Routard et d'un appareil photo. Un quatuor disparate
dont la mission semble aussi floue que fervente. Ne s'agit il pas de rejoindre
le nombril du monde et d'en révéler l'énigme même.
Or, l'expédition, dès qu'elle débarque sur l'île,
subit une foule de contretemps et de mécomptes comiques. Panne
de l'appareil photographique, avarie de l'indispensable ordinateur. Les
balises disparaissent les unes après les autres et voici nos héros
ramenés au pur dénuement de l'âme. Qu'on n'attende
pas de nouvelles découvertes géographiques. La Nasa a installé
dans l'île la plus grande piste d'atterrissage du monde pour sa
navette en cas de pépin. Des touristes, une équipe de cinéma,
un avion régulier fréquentent les lieux. Non, c'est d'une
aventure plus intérieure qu'il s'agit dans un décor prodigieux
dont on ne saurait apprivoiser les colosses, les cratères et les
dévorantes entailles. " Nos tentatives tournaient court,
des forces invisibles nous déroutaient, des blocs de présence
plus forts que les nôtres nous arrêtaient. " L'île
étroite, triangulaire, trouée d'abîmes, entourée
de l'immensité marine subjugue par son magnétisme noir.
Pierrette Fleutiaux nous dit qu'elle relève davantage du mystère
de l'univers que de notre seule planète, tant elle semble une jetée
de vertige lancée dans l'infini de l'océan et du ciel.
Bientôt, les voyageurs plongent dans différents délires
révélateurs, assortis d'aveux fondamentaux. Banks s'affole
dans ses fascinations sentimentales. " La " professeur
Delépine est soudain ravagée d'amour maternel pour un gamin
de l'île. Monica, incandescente, parade en short rouge et seins
nus au pied des grandes statues, sous l'oeil des beaux Pascuans qui ont
le don de disparaître sur leurs chevaux et de s'éclipser
comme des esprits. Car l'île est la demeure des aku aku, génies
volatils, actifs, émanés des profondeurs de la terre ou
de l'aura des célèbres Moai juchés sur leurs terres,
tournant le dos à l'océan.
Une vague de déréliction envahit nos explorateurs, réveille
en eux des sentiments de deuil et une famine d'amour. Ils cèdent
à des rituels impulsifs et saugrenus, sont possédés
par des hallucinations dont la plus belle occupe le centre du livre comme
si l'île dévoilait enfin son fameux secret à Angèle,
le commandant de l'expédition et son écrivain. Magnifiques
pages telluriques et apocalyptiques sur lile détruite par un raz
de marée qui laisserait une houle de mer nue jusqu'à la
banquise, en proie elle même à la dislocation et au chaos.
Tant ce nombril de la Terre paraît conjuguer puissance et précarité
à l'image de notre planète et de nos civilisations éphémères
Pierrette Fleutiaux excelle encore dans l'analyse des plus subtiles turbulences
intérieures. Un indigène sur sa jument, un couple d'amants
juvéniles et nomades, l'arrivée d'un avion dans l'immensité
vierge du ciel provoquent des éclairs de lyrisme, de lumineuses
parousies.
Pierrette Fleutiaux ne s'est pas contentée de déjouer un
genre littéraire, exotique et voyageur dans un roman ironique comme
c'est devenu la règle aujourd'hui. Elle a accompli son grand voyage
intuitif et cosmique, à la croisée de deux infinis :
le moi et la mer, confrontés sur un triangle de terre et de prose
qui lentement nous démasque et nous sidère.
Patrick Grainville
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