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Quotidien National
MATIN DU SAHARA
MAROC
lundi 17 octobre
2005
Ingrid Merckx
Les trois jumeaux
Roman a priori sur la gémellité, Les
Amants imparfaits de Pierrette Fleutiaux creuse la question du double
et du dédoublement pour proposer une réflexion sur récriture
et la quête du soi écrivant.
Deux anges sont passés dans la vie du narrateur.
Fascinants et terrifiants. Jumeaux, incroyablement semblables bien que
de sexes différents, et incroyablement mystérieux. Silencieux,
comme en apesanteur, Léo et Camille ont l'air de flotter dans la
vie comme dans l'espace, complices, distants des autres, et pourtant drôlement
observateurs. Quand Raphaël les rencontre, il a neuf ans et eux six.
Il ressent d'emblée attirance et malaise. Il devient le grand frère,
la béquille et le miroir, l'alter ego de ce couple fusionnel avec
lequel il forme bientôt un trio étrange jusqu'au dérangement.
De leur rencontre et des traces qu'elle laisse, Raphaël tire un trouble
qui chahute en lui différents niveaux de conscience. Cette expérience
se poursuit jusqu'à leur post-adolescence où elle se solde
par un drame. L'auteur n'en fait pas mystère: un meurtre est évoqué
en quatrième de couverture. Ce qui pourrait être une belle
histoire d'amitié, d'amour et d'innocence est en même temps
une sombre histoire de dépendante et de domination, de bouleversement
et d'inconscience. Les anges séduisent, s'échappent mais
se brûlent les ailes. Beaux et effrayants, gentils et cruels, lucides
et tellement inconscients...
Livre a priori sur la gémellité jusqu'à ses plus
opaques retranchements, Les Amants imparfaits est surtout un roman sur
la quête du double et du dédoublement, du sujet, du regard
et, surtout, de la parole. " Comment raconter une histoire dans laquelle
on est partie prenante? " ne cesse de s'interroger Raphaël.
Comment être à la fois acteur et spectateur, dominé
et dominant, jouet et cervelle, objet du trouble et pensée du trouble
? Son récit, ou rapport, en devient multiforme. Raphaël se
souvient, témoigne, se justifie, invective le juge ou les jumeaux,
se parle à lui-même ou provoque son psy, et s'adresse à
cette écrivaine rencontrée lors du Festival Etonnants Voyageurs
à Bamako. Elle est pour lui comme son double rêvé,
car c'est elle qui lui a donné envie d'écrire. L'histoire,
ce sont les jumeaux qui l'ont déclenchée, tels ces personnages
qui subitement envahissent un auteur, s'installent chez lui, le poursuivent,
l'habitent.
D'ordinaire la plongée dans le processus de création s'arrête
là, à cet endroit où Les Amants Imparfaits précisément
commence dans cette zone floue où le narrateur ne sait pas très
bien par où prendre la chose. Raphaël se lance un peu au hasard.
Il progresse, hésite, s'interroge, commente, saute en avant dans
le temps ou bien en arrière, quitte le cadre puis y retourne quand
il s'aperçoit que ça y est, le cap fatidique des cents pages
est passé, le livre existe, il peut continuer. Son récit
avance à mesure qu'il s'élabore.
Parce qu'il propose structurellement une réflexion sur l'écriture,
Les Amants imparfaits est un roman intriguant. Il navigue entre fait divers
et les sortilèges, la transparence et la noirceur, la générosité
et le vampirisme, l'union et la désunion, l'anodin et le franchissement
des limites, la pureté et les interdits.
Si Raphaël se sert de son récit comme d'une catharsis, il
ne cesse de chercher la forme à lui donner.
Pour qu'il n'y ait pas méprise, pour dissiper les malentendus,
pour assumer sa part de responsabilité dans l'affaire. Aussi complexe
que soit sa relation avec les jumeaux, inspirateurs et conspirateurs,
ce sont eux qui amènent Raphaël à chasser sa voix,
à traquer la phrase qui ferait de lui un écrivain. " C'est
une phrase qui s'énonce toute seule dans ta tête,
avec un rythme qui te surprend toi-même, et qui semble porter une
expérience bien vaste que la tienne. " Une phrase
fantôme en somme, qui se matérialise à plusieurs reprises,
dans la foulée de ces diables d'anges.
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