|
La Libre Belgique
Où est le meurtre ? GEMELLITÉ Pierrette Fleutiaux a un univers bien à elle, fait
de ces mouvements du cur, de la pensée et des sens qui, parfois,
défient la raison et les explications, quand ce ne sont pas les
conventions. Si le réel, immédiat et palpable, est présent
dans ses romans, les non-dits s'y inscrivent avec autant de vérité
et les questions surgissent des brèches qui se creusent entre les
deux. On est, sous sa conduite, dans le décalage, parfois dans
l'étrangeté, même - encore qu'à moindre
mesure - lorsqu'elle aborde des sujets qui lui sont proches, comme
la vieillesse de sa mère, ou des lieux, tel New York, qu'elle connaît
pour y avoir vécu. Un plus ou moins de mystère entre dans
sa manière décrire, faisant d'autant apparaître ces
zones d'ombre de l'individu auxquelles l'intuition, la complicité
ou le pressentiment - on l'appellera comme on veut - ont pouvoir
d'accéder avant toute autre chose. Découverte par Anne Philipe, elle est éditée
pour la première en fois en 1976 grâce à des nouvelles,
Histoire du gouffre et de la lunette. Nous sommes éternels
lui vaut, en 1990, le prix Femina. Avec Les Amants imparfaits,
publié dans le flot de l'actuelle rentrée littéraire,
elle renoue avec ses obsessions les plus constantes, l'altérité,
l'incommunicabilité, la complémentarité et confirme
sa personnalité forte et originale. On s'aperçoit vite que les saccades sont comparables
à celles de la mémoire lorsqu'elle ressasse une même
pensée, hésite, balbutie et embrouille la juge qui interroge.
Ou lorsqu'elle sollicite du psy consulté qu'il démêle
ces parts d'ombre et de lumière, ces " courants souterrains ",
que l'on ne se connaissait pas et qui ont induit les actes pour lesquels
on se retrouve face à un tribunal. Par delà ce livre qui
sonde avec acuité et une tension croissante l'alchimie de l'alter
ego - dans la gémellité mais aussi en amitié
ou en amour -, Pierrette Fleutiaux marque la distance entre ceux
qui rêvent la vie et ceux qui l'accaparent en se gardant d'utopie.
Elle fait apparaître la difficulté à se faire entendre
d'autrui dans la vérité de ce que l'on est, la force parfois
maléfique de l'amour absolu et ce pouvoir des paradis d'enfance
qui jouent comme autant de piéges sur des individus fragilisés.
On ne peut s'empêcher, pourtant, d'être parfois agacé
par la manière répétitive et heurtée de ce
roman qui, en définitive, ne répond pas à toutes
les questions qu'il pose. Comme la vie. Comme l'amour. Comme l'écriture
peut être. Comme l'irrésistible attrait de ce à quoi
l'on succombe. Rien n'est parfait. Monique Verdussen
|
||