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Temps
samedi 17 septembre 2005
Les enfants terribles
Sur le thème de la gémellité,
la romancière Pierrette Fleutiaux croise et recroise les fils d'une
étrange histoire de fascination, qui est aussi celle d'une naissance
à l'écriture.
Ce roman complexe décrit l'émergence d'une
vocation d'écrivain à travers l'histoire de la fascination
du narrateur, Raphaël, pour les jumeaux Léo et Camille. Ils
se sont rencontrés enfants dans la petite ville de province où
vivent les grands-parents des jumeaux : Raphaël avait alors
9 ans et eux 6. Repartis après une année, ils sont revenus
à Bourgneuf à deux reprises. Mais l'histoire commence bien
plus tard, quand le narrateur se souvient d'un séjour au Mali avec
sa mère, au cours duquel il a écouté une jeune romancière
invitée au Festival Etonnants Voyageurs parler de la fatigue d'écrire.
En attendant d'écrire lui même pour « le vrai
public, le public de l'âme auquel chacun aspire »,
Raphaël rédige une sorte de rapport destiné à
faire comprendre à « son aréopage d'avocats,
éducateur, juge, psychologue et autres » ce qui l'a
amené, avec Léo et Camille, à être soupçonnés
de meurtre.
Quand ils sont arrivés pour une année à Bourgneuf,
avec « leur corps d'ablette tout blanc »,
on ne distinguait pas les jumeaux l'un de l'autre et les gamins de l'école
se moquaient d'eux. Raphaël a pris leur défense et les grands
parents l'ont chargé de veiller sur eux. Ainsi est née cette
amitié inattendue entre le fils d'une veuve employée de
mairie et les rejetons de parents richissimes qui courent le monde, lui
pour ses affaires, elle pour ses activités caritatives. « Mais
on ne parlera pas des parents », ont dit les jumeaux qui entraînent
le narrateur dans leur bulle imaginaire pour en faire le témoin,
ou le scribe, de leurs rituels de doubles solitaires.
Comme son copain Paul, avec qui il tape dans un ballon et entretient une
amitié tacite, Raphaël est un garçon lent et placide.
Il peine à démêler l'écheveau de ses sentiments
pour Léo et surtout pour Camille, et à comprendre en quoi
l'apnée dont il souffre a affaire non seulement avec le désarroi
dans lequel un mot des jumeaux suffit à le plonger, mais avec son
désir d'écrire. Pierrette Fleutiaux met dans ce récit
la même finesse d'analyse que dans son précédent livre,
Des Phrases courtes, ma chérie (Actes Sud, 2001), où
elle peignait ses relations compliquées avec sa mère, une
vieille dame devenue dépendante, alors qu'elle avait toujours su
séduire souverainement son monde dans la petite société
provinciale où elle vivait, avec un sens aigu des convenances comme
de ses intérêts. L'écrivain se rapproche ici de l'univers
des enfants et des adolescents qu'elle peignait dans Allons nous être
heureux ? (Gallimard, 1994).
Il faudra bien des détours et des détours pour que Raphaël
en vienne au nud de l'affaire, c'est à dire au moment où
son amie Anne, se croyant trahie par lui, s'est jetée par la fenêtre
depuis l'appartement parisien des jumeaux. Car les enfants terribles,
devenus étudiants, ont désormais des jeux sexuels dans lesquels
Camille a assigné leur rôle à chacun des garçons :
Léo dessine ses ébats avec ses amants tandis que Raphaël
les consigne dans un cahier, ce même « cahier des
séances bizarres » dans lequel il notait depuis
cinq ou six ans, à leur demande, les faits et gestes des jumeaux.
Même s'il peine parfois à suivre « ses deux farfadets »,
il a perçu intuitivement le secret entourant leur naissance qui
justifie leur comportement envers lui.
La romancière imaginative et subtile qu'est Pierrette Fleutiaux
croise et recroise les fils de cette histoire étrange, qui tient
le lecteur en haleine par ses ellipses temporelles et ses thèmes
récurrents (le bal des Berceaux, le vieux vélo, la marmite,
le « poulet-bicyclette », la phrase de retrouvailles
de Camille). Le narrateur échappera à la « perpétuité
de l'apnée carcérale » grâce à
l'intervention de quelques anges gardiens : la grand mère
des jumeaux, la juge chargée de son procès ou le couple
de ses logeurs portugais. Sans oublier Natacha, la jeune romancière
rencontrée jadis à Bamako, dont le souvenir lumineux l'aide
à accéder à l'écriture.
Isabelle Martin
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