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Arnaud Moulhiau : Comment l'idée de ce
roman vous est elle venue ?
Pierrette Fleutiaux : Je
me le demande moi même. Pour que vous ne preniez pas cela pour une
boutade, il faut que je vous explique comment cela se passe pour moi,
entre deux livres. Essentiellement, je rêvasse, somnole. J'erre
dans une sorte d'infra-monde, sous la surface du quotidien, emplie
de formes, vapeurs de personnages, bribes de phrases, mots, c'est épuisant.
Impossible de décider « je vais traiter tel ou tel
sujet », ça ne se fera pas ! Combien de livres
non écrits s'accumulent ainsi sur les étagères de
ma bibliographie virtuelle ! Rien de ce que je peux vouloir délibérément
et consciemment ne marche. Ce que j'attends, c'est une mélodie,
un rythme. Une fréquence particulière. Cette mélodie
est là, pas très loin, je la perçois, mais comment
la rejoindre ? Cela peut durer longtemps ainsi, jusqu'au moment où,
soudain, une phrase s'énonce dans la tête la première
phrase. Ainsi, dans Les Amants Imparfaits : « "Nous
ne parlerons pas de nos parents", ont-ils dit. » Rien
d'extraordinaire, mais c'était la bonne porte. Certitude d'y être
enfin. Il suffit de pousser cette porte, tout est là derrière,
il n'y a plus qu'à suivre. Suivre le fil d'Ariane des phrases,
des mots, faire confiance. Digressions, emballements, errements, faire
confiance. Comme écrire sous la dictée. Plus tard on rabotera,
déplacera, supprimera ou développera. Plus tard. Le plus
étrange: je ne sais rien encore de ceux qui ont dit : " nous
ne parlerons pas de nos parents ", ni de celui qui rapporte ces paroles.
Ah si ! Leurs prénoms, Camille et Léo pour les jumeaux,
Raphaël pour le narrateur. Tout le reste se dévidera en temps
voulu. Et, comme dans un champ magnétique, des éléments
de tout ce qui a flotté dans ma tête pendant ces mois d'attente
se précipiteront, trouveront leur place.
La gémellité apparaît comme un monstre à deux
tètes, incontrôlable et fascinant. Pouvez vous nous présenter
Léo et Camille ?
La gémellité n'est qu'un exemple,
le plus extrême, de ces rapports noués dans l'enfance (et
en ce cas avant la naissance) qui m'intéressent particulièrement,
à cause de leur proximité avec cet « avant »
des êtres, où rien n'est encore assigné de ce qu'ils
seront. Léo et Camille sont des enfants de la jet-set, perturbés
par trop de changements de langue, de pays, d'environnement. On les envoie
donc passer un an au calme chez leurs grands parents, en province, et
c'est là qu'ils vont rencontrer Raphaël, d'un tout autre milieu,
lui, et leur aîné de trois ans. Ils sont d'une gentillesse
déroutante, pas agressifs du tout, et ils font peur. Peut-être
parce que rien ni personne n'a de prise sur eux. Ils vivent selon la loi
de leur monde intérieur. Séduisants petits derviches tourneurs,
ils attirent tous ceux qui les contemplent dans leur danse. Es ont en
fait un secret, et c'est ce secret, si pitoyable soit il, qui va les entraîner,
eux et leur ami Raphaël, dans des pratiques amoureuses dévoyées
et finalement devant un juge d'instruction. Ils demandent un ajustement
continuel des perceptions. Le rapport des autres avec eux : les distinguer
ou les confondre ? Leurs rapports avec les autres : se réfugier
dans la ressemblance (armure, masque), ou échanger leurs apparences
et tromper leur monde ? Leurs rapports entre eux : s'accrocher
à l'état fusionnel et confusionnel prénatal, ou entrer
dans la différenciation ? Quand on sait qu'ils sont de sexe
différent, on peut imaginer la complexité accrue de tout
cela. Et quand on connaît leur secret, la complexité s'accroît
encore, devient proprement insondable. Leur ami Raphaël est le seul
à pénétrer toutes ces ambiguïtés, comme
de l'intérieur...
Raphaël se sent investi d'une mission auprès
des jumeaux, il devient peu à peu victime de cet engagement. Est-ce
un moyen d'échapper à sa condition ?
Sa mission sur le plan pratique a été
de faire le baby-sitter auprès d'eux une fois par semaine. Mais
antérieurement à cela, il a déjà reçu
la foudre. Au premier regard, les jumeaux et Raphaël se sont « reconnus »,
aimantés, un trio fraternel s'est formé, qui relève
peut être d'un besoin de consolation impossible à rassasier.
Anthropologie archétypale de la famille, pour dire les choses ainsi.
Plus que la verticalité de la généalogie, l'horizontalité
des liens m'intéresse, les réseaux d'affinités profondes
liées à quelque chose qui a survécu de l'enfance
et qui dépasse toute explication de surface. Donc l'ailleurs et
l'Autre font irruption dans la vie de Raphaël sous la forme de ces
deux êtres qui semblent tombés d'un autre ciel. Il ne connaît,
lui, que son petit bourg de campagne, les ambitions modestes de sa mère,
la gouaille sous-prolétaire de sa grand mère. Véritablement
possédé par cette double figure du Beau, il ne cessera de
chercher la bonne distance, pour appréhender ces deux êtres
et comprendre ce qui lui arrive à leur contact. Victime des jumeaux,
dites vous. Peut être, mais c'est aussi grâce à eux,
par eux, qu'il va grandir, « rejoindre sa stature d'homme ».
De quelle façon ? Je ne peux pas le dire sans dévoiler
tout mon livre !
Les jumeaux sont riches, citadins, voyageurs, tout
le contraire de Raphaël. Y a t il une lecture sociale du roman ?
Oui, bien sûr. Les choses ne vibrent pas de la
même façon en province et dans les mégalopoles, chez
les gens à petits salaires et les gens à fortune, etc. Il
faut toujours se poser le problème de l'argent. Mais la lecture
sociale, si elle est évidente et capitale, n'est pas la seule.
Le Bal des berceaux, uvre caritative franco-américaine,
qui est un des leitmotivs du livre, est symbolique à cet égard.
C'est une affaire de gens riches, à laquelle participent les jumeaux,
et qui est étrangère à Raphaël, mais il y a
ce mot «berceau» qui fait résonner bien d'autres profondeurs
chez mes trois jeunes gens...
L'enfance et l'adolescence sont ici des périodes
de questionnement, de violence : on s'y détruit un peu afin
de mieux affronter l'après ?
Oui. Raphaël, le narrateur, dit à un moment :
« nous n'avons pas eu le temps d'avoir des deuxièmes
fois et des troisièmes fois », tout est allé
trop vite, tout a été une première fois. Et les premières
fois ont une grande puissance sur l'esprit. C'est le temps des fascinations.
Les forces qui se libèrent alors sont dangereuses. Après
le drame, les jumeaux pourront se retirer dans leur monde de gens riches,
comme la Daisy du roman de Fitzgerald, Gatsby le magnifique. Raphaël,
lui, n'a pas ce refuge. Mais il y a eu dans sa vie ce voyage au Mali,
où, par hasard, il a assisté à une rencontre d'écrivains
francophones. Illumination occultée d'abord, mais qu'il ne cessera
d'approfondir et qui lui permettra, quelques années plus tard,
de se réapproprier son histoire et de reprendre sa vie en main.
Dans la littérature contemporaine, quels sont
les écrivains qui vous sont proches ?
Vers l'âge de trente ans, mon panthéon
littéraire ne comportait en gros que Kafka, Beckett, Michaux. En
dehors de ces hautes figures, pas de salut. Snobisme de jeunesse, besoin
de marquer un territoire, que sais je ? Maintenant (les années
ont passé !) je n'ai absolument plus aucun a priori. La littérature
m'émeut infiniment. Je ne me lasse pas d'observer comment les autres
s'y prennent pour rendre compte de ce quelque chose du monde qui les a
saisis, comment ils utilisent la langue, les ressources qu'ils déploient.
À mesure petite ou grande, réussie totalement ou à
demi, c'est toujours bouleversant. J'ai besoin de mes contemporains, leur
effort m'aide et me réconforte, m'émerveille parfois. Bon,
parmi les vivants : Le Clézio, source inépuisable
pour moi, revigorante lorsque je touche les fonds arides ; Anne Marie
Garat, dont l'écriture généreuse me donne force et
courage Nancy Huston, que j'ai connue lorsqu'elle avait vingt ans, et
dont le parcours me touche jusque dans ce qui m'est contraire ; Sylvie
Germain, une des plus grandes, par son sens du mystère de la création
et la richesse stupéfiante de son écriture ; Eric Chevillard,
dont les livres (le dernier Oreille rouge, une merveille) me chatouillent
irrésistiblement l'épiderme littéraire ; Pierre
Bergougnioux, sa phrase minérale, dense, vers laquelle je me retourne
lorsque ça tangue trop en moi. Je pourrais continuer un bon moment
ainsi, et s'il fallait parler des étrangers, et des polars dont
je fais grande consommation, j'y serais encore demain ! Expliquez
moi une chose : pourquoi cette idée, ressassée névrotiquement,
que la littérature française est moribonde ? Je lis
ceci chez Richard Millet : « Les écrivains français
ont en commun une ignorance réciproque de leurs écrits. »
Mais où diable a t il pris cela ? Il continue : « ignorance
due en partie à l'absence d'uvre... » Mais si
on ne les lit pas, on ne peut savoir si ces écrivains font une
uvre ! Double-bind étrange. Richard Millet est
un très bon écrivain, mais là, il dit des bêtises,
non ? Peut être trouve-t-il dans cette posture une énergie
nécessaire à son uvre. Si c'est le cas, passons !
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